Le temps des arbitrages est arrivé

Nous ne pourrons plus tout financer, tout promettre et tout différer. Face à la dette, aux transformations du monde et à la raréfaction de nos marges de manœuvre, chaque choix aura un coût. La véritable question n’est plus de savoir s’il faudra arbitrer, mais selon quelles priorités.

Les arbitrages sont là.

Il ne sert plus à rien de faire semblant de chercher à les éviter. La dette réduit nos marges. Le déficit demeure. La charge des intérêts absorbe une part croissante de nos ressources. Des services essentiels se dégradent alors que les sommes prélevées sont considérables. Et les engagements pris depuis des années nous reviennent maintenant dans la face sous la forme de questions auxquelles nous n’échapperons plus longtemps : que voulons-nous protéger, que pouvons-nous encore financer, que devons-nous construire, et qui devra supporter les efforts nécessaires ?

La question n’est donc plus de savoir s’il faudra choisir. Elle est de savoir selon quelles priorités choisir, et, surtout, qui aura la légitimité pour décider.

Pour un pays, un arbitrage n’est jamais une météo tombée du ciel. Ce n’est pas davantage une opération sans conséquence politique. Arbitrer, c’est décider qu’une chose compte plus ou moins qu’une autre. C’est protéger une capacité, maintenir une promesse, financer un investissement, différer une dépense ou accepter une dépendance. Toute décision importante dit quelque chose du pays que l’on veut construire.

C’est ce que nous avons trop souvent refusé de voir.

Depuis quarante ans, la France n’a pas manqué d’arbitrages. Les choix et les priorités accumulés ont fini par dessiner un pays à bout de souffle. À force d’impôts, de taxes, de contributions nouvelles, puis de dette, nous avons tenté de faire tenir ensemble des objectifs devenus progressivement inconciliables.

De fait, le problème est ailleurs : l’ensemble des arbitrages n’a presque jamais été présenté aux Français comme la construction d’une certaine France qu’ils auraient à choisir délibérément.

Le Parlement a débattu des réformes des retraites, de prélèvements supplémentaires, de nouveaux dispositifs sociaux, plus rarement des fermetures d’usines ou d’une directive énergétique. Mais ces débats successifs ont rarement permis de faire apparaître le choix d’ensemble : quelle France étions-nous en train de construire ?

L’accumulation de ces mesures a transformé le pays. Mais, quand avons-nous vraiment décidé que c’était le pays où nous voulions vivre ?

Voilà pourquoi le temps des arbitrages ne peut pas être uniquement le temps des économies. Ce serait, une fois de plus, prendre le problème à l’envers.

Annoncer vouloir économiser cent milliards n’est pas une politique. Pas davantage que prétendre trouver, toutes affaires cessantes, cinquante milliards en plus. Dans les deux cas, une exigence continue de s’imposer, répondre à la question : pour protéger ou financer quoi ?

  • La défense ?
  • L’école ?
  • La santé, des hôpitaux équipés ?
  • La justice ?
  • Les retraites ?
  • L’indépendance énergétique ?
  • La reconstruction industrielle ?
  • La prévention des incendies et les moyens de lutte ?

Tout ne pourra pas être considéré éternellement comme prioritaire. Gouverner revient précisément à proposer une hiérarchie.

Cette hiérarchie ne pourra rester enfouie dans les budgets, les administrations ou les négociations techniques. Elle doit devenir politique, publique, donc compréhensible.

C’est là que la séparation, depuis 1996, entre les lois de finances de l’État et les lois de financement de la Sécurité sociale pose un problème de lisibilité démocratique. Cette organisation répond à une logique institutionnelle. Mais elle prive le citoyen d’une vision immédiate de l’ensemble : combien la puissance publique prélève-t-elle réellement ? Combien dépense-t-elle ? Pour quels buts ? Quels engagements finance-t-elle ? Que finance-t-elle par l’emprunt ? Où se trouvent les véritables marges d’arbitrage ?

Cette exigence vaut aussi pour les promesses déjà faites comme pour les engagements nouveaux. Les retraites en fournissent l’exemple le plus immédiatement sensible. Cela transforme immédiatement la question.

  • Quelle promesse avons-nous faite ?
  • À qui ?
  • Pendant combien de temps ?
  • Dans quelles conditions peut-elle être adaptée ?
  • Comment protéger ceux qui ont organisé leur vie autour d’une règle qu’ils n’ont plus le temps de compenser ?
  • Et surtout, quel pays peut encore financer durablement cette promesse ?

Au bout de tous les arbitrages demeure une réalité : il faut produire assez de richesse pour financer le pays que nous voulons.

  • Produire, c’est financer des salaires.
  • Produire, c’est élargir les ressources qui financent la protection sociale.
  • Produire, c’est conserver des compétences.
  • Produire, c’est exporter.
  • Produire, c’est disposer des moyens nécessaires pour investir dans l’école, l’énergie, la défense, la santé et les infrastructures sans chercher continuellement une nouvelle catégorie à prélever.

Voilà le défi que nous devrons relever : continuer à redistribuer une richesse insuffisamment renouvelée, ou reconstruire les capacités qui permettront demain de financer nos choix.

Mais produire davantage ne suffira pas si nous ne changeons pas également notre manière d’arbitrer.

Nous pouvons attendre. Attendre que la dette impose sa loi. Attendre une pénurie. Attendre une crise industrielle, énergétique ou sanitaire. Puis expliquer, dans l’urgence, que les circonstances ne nous laissent plus le choix. C’est ainsi que le politique cesse d’assumer l’arbitrage : il se réfugie derrière une nécessité que l’absence d’anticipation a contribué à rendre inévitable.

Ou nous pouvons décider avant que les circonstances ne décident à notre place.

C’est cela, reprendre la main : ramener les arbitrages fondamentaux dans le débat démocratique, les rendre compréhensibles, en désigner les responsables et permettre aux citoyens de choisir le pays auquel ces arbitrages doivent conduire.

La légitimité commence là.

Les choix qui nous attendent dépasseront un quinquennat. Certains engageront dix ou quinze ans. Ils exigeront de produire davantage, de reconstruire des capacités, de tenir certaines promesses, d’en adapter d’autres et, nécessairement, de renoncer à ce que nous ne pouvons plus financer ou ne voulons plus considérer comme prioritaire.

Le temps des arbitrages est arrivé. Cela ne signifie pas que le temps des sacrifices est arrivé. Cela signifie que le temps des choix est revenu.

La prochaine élection présidentielle devrait commencer par cette question, avant les programmes, avant les alliances, avant les calculs :

Dans quelle France voulons-nous vivre ?

Puis une seconde :

Quels arbitrages sommes-nous prêts à assumer pour la construire ?

Si nous ne répondons pas nous-mêmes à ces questions, d’autres y répondront pour nous lorsque l’urgence aura supprimé les alternatives.
C’est précisément pour éviter cela qu’il faut reprendre la main.

Osons comprendre. Osons choisir.
Reprenons la main.

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