Pourquoi le pays est-il dans le mur ?

comment la France a-t-elle pu perdre à ce point ses marges de manœuvre qu’un gouvernement en soit réduit à chercher quelques milliards ici ou là sans présenter clairement le tableau d’ensemble ?

Le gouvernement cherche aujourd’hui plusieurs milliards d’euros. Les chiffres changent selon les jours, les hypothèses aussi. On parle de retraites, d’assurance maladie, de collectivités, de niches fiscales, d’assurance chômage, de dépenses de l’État. Chaque nouvelle déclaration ouvre une piste, puis une autre. Le débat finit par donner l’impression d’un immense tiroir-caisse dans lequel on cherche encore quelques billets.

Mais une question demeure presque toujours hors champ : pourquoi faut-il trouver cet argent ?

Pas pourquoi il existe un déficit. Nous le savons depuis longtemps. Pas pourquoi la dette est élevée. Elle l’est depuis des années. La vraie question est plus embarrassante : comment la France a-t-elle pu perdre à ce point ses marges de manœuvre qu’un gouvernement en soit réduit à chercher quelques milliards ici ou là sans présenter clairement le tableau d’ensemble ?

Car le pays ne manque pas seulement d’argent. Il manque désormais de liberté d’action.

Une part importante des dépenses est déjà engagée avant même que commence le débat budgétaire. Les retraites seront payées. Les dépenses de santé continueront. La charge de la dette devra être honorée. Les salaires publics, les prestations, les contrats signés, les programmes pluriannuels et les engagements pris dans les années précédentes continueront de produire leurs effets. À cela s’ajoutent les obligations découlant des décisions européennes auxquelles la France a souscrit et les remboursements qui apparaîtront progressivement au cours des prochaines années.

Tout cela devrait être présenté ensemble.

Avant de demander aux Français dix, douze ou quinze milliards supplémentaires, un gouvernement pourrait commencer par leur dire simplement où en est le pays.

Voilà les recettes que nous attendons.

Voilà les dépenses que nous devons déjà financer.

Voilà le coût de la dette.

Voilà les engagements pris au cours des dernières années.

Voilà les échéances européennes qui arrivent.

Voilà ce qui restera réellement disponible pour décider autre chose.

Ce discours n’aurait rien de révolutionnaire. Ce serait simplement le compte rendu que l’on attendrait de n’importe quel responsable chargé d’une organisation en difficulté.

Pourtant, ce tableau n’est pratiquement jamais présenté de cette manière.

Les Français découvrent les conséquences avant les causes. On leur parle d’économies, de rabot, d’efforts supplémentaires, de réforme des retraites ou de nouvelles recettes. On leur demande de discuter du remède sans leur remettre le diagnostic complet.

C’est là que commence le malaise.

Lorsque le gouvernement annonce qu’il faut trouver plusieurs milliards, chacun comprend qu’un problème existe. Mais personne ne sait exactement quelle partie de ce problème provient du déficit courant, quelle partie vient de la dette accumulée, quelle partie résulte des décisions prises auparavant et quelle partie correspond à des obligations qui ne pourront plus être facilement modifiées.

Le débat budgétaire devient alors étrange. On discute férocement de quelques milliards d’économies tandis que des masses beaucoup plus importantes sont déjà engagées. Les annonces occupent l’espace public ; les contraintes de fond restent à l’arrière-plan.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que les prochaines années ne seront pas ordinaires.

La France va devoir continuer à financer ses propres déficits et le renouvellement de sa dette tout en assumant les décisions prises antérieurement. Elle devra également participer, directement ou indirectement, au financement d’engagements européens décidés lors des crises précédentes. Les mécanismes mis en place après la pandémie ont permis aux États européens de bénéficier de ressources qui ont soutenu leurs économies. Ces ressources n’étaient cependant pas tombées du ciel. Une partie provenait d’emprunts contractés au niveau européen. Le moment du remboursement approche.

Cela ne signifie pas que ces décisions étaient nécessairement mauvaises. Dans l’urgence de la crise sanitaire, emprunter pour éviter un effondrement économique pouvait parfaitement se défendre. Mais tout emprunt comporte une seconde moitié que l’on oublie facilement lorsqu’on reçoit l’argent : il faut un jour le rembourser.

Cette seconde moitié arrive.

À mesure que ces échéances s’ajouteront aux dépenses nationales, la question ne sera donc plus seulement de savoir si la France peut encore augmenter telle taxe ou réduire telle prestation. Elle sera de savoir quelle part de son avenir budgétaire a déjà été engagée par des décisions antérieures.

C’est une question considérable à l’approche d’une élection présidentielle.

Les candidats expliqueront ce qu’ils souhaitent faire. Ils parleront de pouvoir d’achat, de retraites, d’industrie, de sécurité, d’école, de santé ou d’écologie. Ils présenteront des programmes comme si le prochain quinquennat commençait sur une feuille blanche.

Il ne commencera pas sur une feuille blanche.

Le prochain Président héritera d’une dette, de dépenses obligatoires, de contrats, de programmes déjà engagés, de trajectoires budgétaires annoncées et d’engagements européens auxquels la France a souscrit. Il héritera également d’un coût de financement qui peut rendre beaucoup plus difficile ce que ses prédécesseurs pouvaient encore différer grâce à l’emprunt.

La question centrale de la présidentielle devrait donc être beaucoup plus simple que la plupart des débats qui s’annoncent :

quelle marge de manœuvre restera réellement au Président élu en 2027 ?

Cette question devrait être posée à chacun des candidats.

Combien pourrez-vous réellement dépenser ?

Combien devrez-vous déjà financer avant de commencer votre programme ?

Quels engagements considérerez-vous comme intangibles ?

Lesquels voudrez-vous renégocier ?

Que faudra-t-il produire davantage pour retrouver des marges ?

Que faudra-t-il arrêter ?

Que faudra-t-il assumer devant les Français ?

Sans ces réponses, une campagne électorale risque de devenir un concours de promesses organisé à l’intérieur d’un budget dont personne n’aura expliqué qu’une partie considérable est déjà écrite.

C’est précisément ce qui distingue la situation actuelle des crises budgétaires précédentes.

Pendant longtemps, la France a pu reporter.

Une difficulté apparaissait, on empruntait davantage. Une promesse devenait coûteuse, on ajoutait une recette. Une réforme provoquait trop de résistance, on aménageait une transition ou on repoussait l’échéance. Une dépense devenait impossible à financer, on déplaçait la charge vers une autre caisse, un autre prélèvement ou une autre génération.

Chaque solution permettait de gagner du temps.

Le problème est que le temps gagné n’effaçait rien. Il accumulait simplement les décisions.

C’est ainsi que le pays s’est progressivement enfermé.

Non pas par un grand choix catastrophique identifiable à une date précise, mais par l’addition de milliers de décisions raisonnables à court terme et rarement réexaminées ensuite. Chaque gouvernement a reçu l’héritage du précédent et l’a augmenté de ses propres engagements. Les dépenses sont devenues plus difficiles à réduire, les mécanismes plus complexes, les responsabilités plus diffuses.

Tant que l’argent pouvait être trouvé, le système continuait.

Aujourd’hui, les solutions de rattrapage deviennent elles-mêmes plus coûteuses.

L’endettement n’est plus indolore lorsque les intérêts remontent fortement. L’augmentation des prélèvements devient politiquement et économiquement difficile dans un pays où ils sont déjà élevés. Les réductions de dépenses deviennent explosives lorsque chaque politique publique possède ses bénéficiaires, ses droits acquis, ses administrations et ses engagements contractuels.

Le pays arrive donc à un endroit qu’il avait passé quarante ans à éviter : le moment de l’arbitrage.

Il faudra choisir.

Et c’est précisément pour cela que le silence sur le tableau d’ensemble devient si problématique.

On peut comprendre qu’un gouvernement hésite à annoncer brutalement la totalité des contraintes. Une telle présentation provoquerait immédiatement une bataille politique. Chaque catégorie découvrirait ce qui pourrait lui être demandé. Chaque opposition saisirait les chiffres qui l’arrangent. Les responsabilités des gouvernements précédents seraient réexaminées. Les décisions européennes seraient discutées. Les promesses déjà faites deviendraient des sujets de contestation.

Mais l’inconfort politique n’annule pas la nécessité démocratique.

Si le pays doit fournir un effort important, les Français ont le droit de savoir pourquoi.

Ils ont le droit de connaître l’ensemble des engagements pris en leur nom.

Ils ont le droit de savoir ce qui devra être payé, à quelle échéance et pendant combien de temps.

Ils ont surtout le droit de savoir ce qu’il restera réellement à décider lorsqu’ils éliront leurs prochains dirigeants.

C’est là que se trouve aujourd’hui la véritable question de confiance.

La confiance ne reviendra pas par une nouvelle campagne de communication. Elle ne reviendra pas parce qu’un gouvernement expliquera mieux une réforme déjà décidée. Elle reviendra lorsque les responsables publics accepteront de présenter le pays tel qu’il est, avec ses ressources, ses engagements, ses obligations et ses marges réelles.

La France n’est pas dans le mur parce qu’elle serait condamnée à la faillite demain matin.

Elle est dans le mur parce qu’elle arrive au terme d’un système qui lui permettait de différer les choix.

Le mur, c’est le moment où il n’est plus possible de tout promettre, de tout financer et de tout reporter à la fois.

Le mur, c’est le moment où les décisions prises hier commencent à empêcher celles que l’on voudrait prendre demain.

Et le problème politique commence lorsque les Français découvrent cette réalité seulement au moment où on leur présente la facture.

Avant de chercher encore douze milliards, il serait peut-être temps de poser le dossier entier sur la table.

Et de dire enfin :

voilà où nous en sommes. Voilà ce qui a été décidé. Voilà ce qu’il faudra payer. Voilà ce qu’il reste à choisir.

C’est seulement à partir de là que nous pourrons réellement reprendre la main.

Vous avez vu comment nous en sommes arrivés là.
Maintenant, une autre question compte : dans quel pays voudriez-vous vivre demain ?

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