De quoi voulons-nous encore être capables ?

Aucun pays ne peut tout produire, tout protéger ni tout maîtriser. Mais renoncer à certaines capacités signifie aussi accepter de dépendre des décisions des autres. Quelles compétences, quelles industries et quelles libertés devons-nous absolument préserver pour rester maîtres de notre avenir ?

Avant de parler d’industrie, de relocalisation, de croissance ou de transition énergétique, il faut poser la question première : dans quel pays voulons-nous vivre ? De quoi voulons-nous être capables ?

Car une politique industrielle n’est jamais seulement une affaire de production. Elle traduit une vision du monde. Elle révèle ce qu’une nation considère comme essentiel, ce qu’elle accepte de dépendre des autres, ce qu’elle veut transmettre aux générations suivantes.

Pendant plusieurs décennies, nous avons repoussé cette question.

Nous avons considéré que la mondialisation rendait inutile le fait de produire nous-mêmes certaines choses. Nous avons cru qu’un pays pouvait conserver sa richesse en abandonnant progressivement une partie de ses capacités industrielles, en se spécialisant dans les services, la conception, la finance, la gestion des flux.

Cette stratégie avait une cohérence dans un monde stable, où les chaînes d’approvisionnement semblaient éternelles et où les ressources paraissaient disponibles sans limite.

Mais le monde change.

L’énergie redevient une question de puissance. Les matières premières deviennent plus disputées. Les grandes nations cherchent à sécuriser leurs approvisionnements. Les chaînes industrielles mondiales montrent leurs fragilités. Les dépendances qui semblaient invisibles deviennent soudain des vulnérabilités.

La question n’est donc plus seulement : combien coûte une production ? Elle devient : que se passe-t-il si nous ne pouvons plus l’obtenir ?

C’est à ce moment que la notion de souveraineté retrouve son sens véritable. La souveraineté ne signifie pas tout fabriquer soi-même. Aucun pays moderne ne le peut. Elle signifie savoir ce qui est trop important pour être abandonné entièrement aux autres. Elle signifie conserver les capacités qui permettent de décider.

Un pays qui dépend totalement d’autres nations pour son énergie, ses médicaments, ses technologies essentielles, ses composants industriels ou ses moyens de défense peut encore être riche. Il n’est plus totalement libre.

La première question industrielle est donc une question de choix.

  • Quelles sont les capacités que nous devons absolument conserver ?
  • Quelles sont celles que nous devons reconstruire ?
  • Quelles sont celles dont nous pouvons accepter de dépendre ?

Ces arbitrages n’ont pas été réellement posés collectivement depuis longtemps.

Nous avons souvent laissé le marché, les circonstances internationales ou les décisions administratives décider à notre place.

Mais une nation ne peut pas être seulement le résultat de décisions accumulées.

Elle doit aussi avoir une direction.

La première capacité stratégique est évidente : l’énergie.

Sans énergie, aucune industrie moderne ne fonctionne. L’énergie permet de produire, de transporter, de chauffer, de soigner, de communiquer. Elle est la base invisible de toute économie.

La France a construit une partie de sa puissance sur une compétence nucléaire exceptionnelle. Cette compétence ne repose pas uniquement sur des centrales. Elle repose sur des ingénieurs, des techniciens, des entreprises, des formations, une culture industrielle accumulée pendant des décennies.

Une centrale ne se construit pas seulement avec de l’argent. Elle se construit avec des hommes capables de la concevoir, de la fabriquer, de l’entretenir et de la faire évoluer. La question énergétique de demain sera donc double : produire suffisamment d’énergie et apprendre à l’utiliser plus efficacement.

La sobriété ne doit pas être pensée uniquement comme une réduction imposée. Elle peut aussi devenir une capacité industrielle : fabriquer mieux, consommer moins, optimiser les procédés, développer des technologies plus efficaces.

Le deuxième enjeu est celui de l’alimentation.

Un pays qui ne maîtrise plus suffisamment sa capacité à nourrir sa population devient dépendant. La France possède encore une agriculture puissante, mais elle dépend aussi d’éléments essentiels venus de l’extérieur : engrais, équipements, certains intrants, énergie.

La souveraineté alimentaire ne signifie pas produire tout ce que nous consommons. Elle signifie conserver une capacité agricole capable de résister aux crises.

Le troisième enjeu est celui de la santé.

La crise sanitaire a rappelé une réalité simple : une grande puissance économique peut se retrouver dépendante pour des produits essentiels. Les médicaments, les principes actifs, certains équipements médicaux ne sont pas de simples marchandises. Ils touchent à la sécurité d’une population. L’objectif n’est pas de reconstruire toute l’industrie pharmaceutique mondiale en France.

Mais une nation doit savoir quelles dépendances elle ne peut pas accepter.

Le quatrième enjeu concerne les matériaux et les industries fondamentales.

Pendant longtemps, les industries lourdes ont été considérées comme appartenant au passé. L’acier, la chimie, la métallurgie semblaient être des activités anciennes, peu compatibles avec une économie moderne.

C’était une erreur.

Le monde numérique lui-même repose sur une base matérielle immense.

Les voitures électriques, les réseaux électriques, les équipements numériques, les infrastructures énergétiques nécessitent des métaux, des composants, des matériaux.

La transition vers le monde de demain ne supprimera pas l’industrie. Elle demandera probablement davantage d’industrie. La question sera de savoir où et comment elle sera produite.

Le cinquième enjeu est celui des machines et des compétences industrielles.

Une nation industrielle n’est pas seulement celle qui fabrique des produits finis. C’est celle qui sait fabriquer les outils nécessaires pour produire. Les machines-outils, l’ingénierie, les savoir-faire techniques constituent une forme d’indépendance. Lorsqu’un pays perd ces compétences, il perd progressivement sa capacité à rebondir. Il devient consommateur des technologies des autres.

Le numérique constitue désormais un autre domaine stratégique. Les données, les infrastructures informatiques, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle sont devenus des éléments essentiels de puissance. Un pays qui dépend entièrement de technologies qu’il ne maîtrise pas perd une partie de sa liberté de décision.

Enfin, il reste la défense.

Une nation qui veut décider de sa politique extérieure doit conserver une capacité industrielle militaire minimale.

Cela ne signifie pas vouloir produire seul tous les équipements. Cela signifie conserver les compétences critiques qui permettent de ne pas être totalement dépendant. Mais poser ces questions conduit nécessairement à une autre interrogation : avons-nous les moyens de cette ambition ?

C’est ici que le débat rejoint directement nos choix collectifs.

On ne peut pas demander à une société de financer davantage de capacités productives sans expliquer ce qui devra changer. On ne peut pas vouloir plus d’industrie, plus d’énergie, plus de recherche, plus d’investissement, tout en refusant de regarder les contraintes budgétaires.

Chaque choix suppose un arbitrage. Chaque priorité implique de renoncer à autre chose. C’est précisément pour cette raison que la question industrielle ne peut pas être abandonnée aux seuls spécialistes. Elle concerne tous les citoyens. Car derrière chaque choix industriel se cache une question de société.

Voulons-nous un pays qui privilégie uniquement le confort immédiat ? Ou un pays qui accepte d’investir pour préserver sa liberté future ?

Voulons-nous un pays qui dépend des décisions prises ailleurs ? Ou un pays capable de défendre ses intérêts essentiels ?

Voulons-nous transmettre aux générations suivantes une économie de consommation financée par la dette ? Ou une économie capable de produire, d’innover et de créer des opportunités ?

La réponse ne sera pas simple. Elle demandera des efforts. Elle demandera probablement de revoir certaines habitudes. Elle demandera de distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas. Mais une nation qui refuse de choisir finit toujours par subir les choix des autres.

La vraie question n’est donc pas seulement : comment réindustrialiser la France ?

La vraie question est : Quel pays voulons-nous être capables de construire ?

Un pays qui possède quelques réussites isolées mais dépend du reste du monde pour tout le reste ? Ou un pays qui conserve les capacités fondamentales lui permettant de décider de son avenir ?

La production de richesse n’est pas une fin en soi. Elle est le moyen de rester libre. Car au fond, la souveraineté commence toujours par une capacité très concrète : celle de pouvoir encore choisir.

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