Qui a donné à quelques-uns le droit de décider pour tous ?

Les décisions qui engagent tout un pays se concentrent de plus en plus entre quelques mains. Experts, institutions et dirigeants peuvent éclairer les choix, mais peuvent-ils se substituer durablement au consentement des citoyens ?

Depuis plusieurs années, les Français entendent les mêmes injonctions. Il faut réduire les émissions de carbone. Il faut accélérer la transition énergétique. Il faut investir des centaines de milliards d’euros. Il faut transformer notre agriculture, nos transports, notre industrie, notre logement. Ces objectifs peuvent être légitimes. Beaucoup répondent à de vraies préoccupations. Mais une démocratie ne peut pas demander à son peuple d’accepter des transformations aussi profondes sans lui donner les moyens de les comprendre, de les discuter et d’en mesurer les conséquences.

Le débat ne devrait pas commencer par la question de savoir qui a raison ou qui a tort. Il devrait commencer par une exigence beaucoup plus simple : de quoi parle-t-on exactement, sur quelles hypothèses, avec quels objectifs et avec quels moyens ?

Lorsqu’une politique engage le pays pour plusieurs décennies, il ne suffit pas d’affirmer qu’elle est nécessaire. Il faut expliquer pourquoi. Il faut rendre publiques les hypothèses qui la fondent. Il faut reconnaître les incertitudes lorsqu’elles existent. Il faut présenter les solutions alternatives qui ont été étudiées. Il faut surtout exposer les arbitrages qui seront demandés aux citoyens.

Une démocratie adulte ne demande pas un acte de foi. Elle demande un consentement éclairé.

Toute décision importante a un coût. Ce coût n’est jamais abstrait. Il est payé par des ménages, des entreprises, des collectivités ou par la dette qui sera supportée demain par d’autres générations. Dire qu’il faut investir davantage ne répond pas à la question essentielle : comment cet investissement sera-t-il financé ? Dire qu’il faut redistribuer davantage ne répond pas non plus à une autre question fondamentale : quelle richesse nouvelle permettra durablement cette redistribution ?

Une nation ne peut partager durablement que ce qu’elle est capable de produire. Si l’on souhaite transformer son modèle économique, énergétique ou industriel, il faut expliquer quelles activités créeront demain la richesse qui financera les retraites, les hôpitaux, l’école, la défense ou l’adaptation aux changements climatiques. Si certaines activités doivent diminuer, lesquelles prendront le relais ? Quels emplois seront créés ? Quelles compétences faudra-t-il développer ? Quels sacrifices seront demandés et à qui ?

Ces questions ne sont pas des objections. Elles sont la condition même d’un débat démocratique sérieux.

La France ne décide pas non plus dans un monde immobile. Chaque choix doit être examiné à la lumière de notre environnement géostratégique. Que feront nos partenaires européens ? Que feront les États-Unis, la Chine, l’Inde ou les autres grandes puissances ? Nos décisions renforceront-elles notre autonomie ou accroîtront-elles notre dépendance ? Préserveront-elles notre capacité à produire, à innover et à nous défendre, ou conduiront-elles à transférer davantage de richesses, de technologies et d’emplois vers des pays ayant fait d’autres choix ?

Là encore, il ne s’agit pas de défendre une réponse unique. Il s’agit d’exiger que les conséquences de chaque option soient exposées loyalement aux citoyens.

Depuis trop longtemps, le débat public s’est habitué à annoncer des objectifs sans présenter clairement les arbitrages qu’ils impliquent. On promet les bénéfices. On évoque rarement les coûts. On parle des intentions. On explique beaucoup moins les mécanismes qui permettront d’atteindre les résultats annoncés. Cette manière de gouverner alimente la défiance, car les citoyens découvrent souvent les conséquences concrètes des décisions une fois qu’elles sont déjà prises.

Reprendre la main propose une autre méthode.

Avant toute décision majeure, les citoyens doivent pouvoir connaître les hypothèses retenues, les objectifs poursuivis, les coûts prévus, les modalités de financement, les conséquences économiques et sociales, les effets attendus sur notre position dans le monde ainsi que les solutions alternatives qui ont été examinées. Ce n’est qu’à cette condition qu’un véritable consentement peut exister.

Il ne s’agit pas de ralentir l’action publique. Il s’agit de lui rendre sa légitimité.

Gouverner, ce n’est pas demander aux citoyens de croire. C’est leur donner les éléments nécessaires pour comprendre, débattre, consentir et contrôler. Dans une démocratie, l’expertise éclaire les choix. Elle ne dispense jamais ceux qui gouvernent d’expliquer leurs décisions, ni les citoyens d’exercer leur responsabilité.

C’est ainsi que l’on cesse de subir. C’est ainsi que l’on reprend réellement la main.

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