Il existe peu de devises aussi célèbres que celle de la République française.
Liberté. Égalité. Fraternité.
Nous la lisons depuis l’enfance sur les façades des écoles, des mairies, des tribunaux. Nous la voyons tellement souvent que nous ne la regardons plus. Les mots sont devenus familiers. Leur sens, lui, s’est estompé.
Nous la récitons comme une formule solennelle. Pourtant, les hommes de 1789 n’écrivaient pas des slogans destinés à orner les bâtiments publics. Ils cherchaient à définir les conditions d’une société libre. Ces trois mots n’étaient pas une profession de foi. Ils formaient une méthode.
Ils permettaient de vérifier, à tout moment, si le pouvoir restait au service du citoyen ou s’il commençait à s’en éloigner. Autrement dit, ils n’étaient pas faits pour décorer les institutions. Ils étaient faits pour les contrôler. C’est probablement la différence la plus importante.
Lorsque l’on considère la liberté, l’égalité et la fraternité comme des idéaux, chacun peut leur donner le sens qui lui convient. Chacun peut s’en réclamer. Chacun peut affirmer qu’il les défend mieux que son voisin.
Lorsque l’on les considère comme des outils, une autre question apparaît. Comment savoir si un gouvernement respecte réellement ces principes ? C’est précisément la question que ce livre propose d’explorer.
La liberté
est souvent comprise comme l’absence de contraintes. Cette définition est insuffisante. Un homme libre n’est pas un homme sans règles. C’est un homme capable de décider de sa propre vie dans le respect de celle des autres. Il peut travailler. Créer. Épargner. Transmettre. Entreprendre. Choisir.
La liberté suppose donc une autonomie réelle. C’est la raison pour laquelle la Déclaration des droits de l’homme consacre une place particulière à la contribution publique. L’impôt n’est pas présenté comme une évidence naturelle. Il constitue une exception au principe de liberté. Parce qu’il prive chaque citoyen d’une partie du produit de son travail, il doit être justifié. Il doit être limité. Il doit être compris. Il doit surtout être librement consenti. Cette idée est devenue presque invisible.
Aujourd’hui, beaucoup de prélèvements interviennent avant même que le salaire n’arrive sur le compte bancaire. D’autres sont intégrés dans les prix. D’autres encore sont répartis entre plusieurs organismes dont les compétences se superposent. Le citoyen continue naturellement à contribuer aux dépenses publiques.
Mais sait-il encore précisément ce qu’il finance ?
Peut-il suivre l’emploi des sommes prélevées ?
Peut-il réellement consentir à ce qu’il ne comprend plus ?
Ces questions ne remettent pas en cause l’existence de l’impôt. Elles rappellent simplement que, dans une démocratie, la liberté impose que le citoyen garde la maîtrise de ce qu’on lui demande.
L’égalité
connaît le même malentendu. Elle est souvent confondue avec l’égalisation des situations. Les rédacteurs de 1789 avaient une ambition différente. Ils voulaient que chacun soit soumis à la même règle. Cette nuance paraît modeste. Elle change pourtant toute la perspective.
Une société libre admet que les talents, les choix, les efforts ou les hasards de la vie produisent des situations différentes. En revanche, elle ne peut accepter que certains vivent sous une règle tandis que d’autres disposent des moyens d’y échapper. La plus dangereuse des inégalités n’est pas toujours celle qui apparaît dans les revenus. C’est celle qui apparaît devant la règle.
Lorsque le citoyen ordinaire répond immédiatement de ses erreurs tandis que les institutions ne répondent jamais des leurs. Lorsque certains groupes obtiennent des exceptions permanentes tandis que d’autres supportent intégralement la règle commune. Lorsque des décisions importantes s’imposent à tous sans que chacun ait réellement participé à leur élaboration.
L’égalité cesse alors d’être un principe vivant. Elle devient une proclamation.
la fraternité.
Sans doute le mot le plus difficile. Parce qu’il est souvent réduit à la générosité. Ou à la solidarité.
La fraternité va plus loin. Elle suppose que des citoyens libres acceptent de construire un destin commun. Elle justifie naturellement que les plus forts viennent en aide aux plus fragiles. Mais cette aide possède une finalité. Elle ne consiste pas à organiser durablement la dépendance. Elle cherche au contraire à rendre possible le retour à l’autonomie. Une solidarité qui enferme n’est plus une fraternité. Une solidarité qui libère retrouve pleinement son sens.
Cette distinction est essentielle. Car une démocratie peut consacrer des moyens considérables à la protection sociale tout en oubliant la question la plus importante : ces moyens permettent-ils réellement aux personnes de retrouver leur capacité d’agir ?
Là encore, il ne s’agit pas d’apporter une réponse. Il s’agit de retrouver la question.
Ces trois principes ne s’opposent pas. Ils se limitent mutuellement.
La liberté empêche l’égalité de devenir uniformité.
L’égalité empêche la liberté de devenir privilège.
La fraternité rappelle que ni l’une ni l’autre ne prennent leur sens si la communauté nationale renonce à protéger les plus fragiles.
Ensemble, ils dessinent la figure du citoyen idéal que la République évoque souvent sans toujours le nommer.
Le citoyen adulte.
Un citoyen capable de comprendre.
Capable de décider.
Capable d’accepter une règle lorsqu’il en connaît la raison.
Capable également de demander des comptes lorsque cette règle cesse de servir l’intérêt général.
C’est précisément ce citoyen que suppose la Déclaration des droits de l’homme. Et c’est ce citoyen que nous, ici, avons choisi de prendre au sérieux.
Les questions qui suivent ne cherchent pas à convaincre le lecteur d’adopter une opinion. Elles lui proposent d’utiliser les trois principes de la République comme des instruments d’observation. À chaque page, une même interrogation reviendra, sous des formes différentes.
Cette décision renforce-t-elle la liberté du citoyen ou l’éloigne-t-elle de sa capacité de choisir ?
Respecte-t-elle réellement l’égalité devant la règle ?
Contribue-t-elle à rendre les Français plus autonomes ou plus dépendants ?
Ces trois questions suffisent souvent à éclairer des débats que l’on présente comme réservés aux spécialistes. Peu à peu, elles deviennent un réflexe. Et lorsqu’un citoyen retrouve le réflexe de poser les bonnes questions, il découvre que la politique n’est plus un domaine inaccessible. Elle redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : l’organisation de la vie commune par des citoyens qui se considèrent capables de comprendre, de décider et d’assumer ensemble leur avenir.