Pourquoi avons-nous laissé faire ?

Nous savions que les usines fermaient, que les compétences disparaissaient et que nos dépendances grandissaient. Pourtant, nous avons compensé les conséquences au lieu de traiter les causes. Pourquoi avons-nous préféré payer plutôt que décider ?

Il existe une différence fondamentale entre gérer un pays et préparer son avenir.

Gérer consiste à répondre aux urgences, à équilibrer les contraintes du moment, à éviter les crises immédiates. C’est nécessaire. Aucun gouvernement ne peut ignorer les difficultés quotidiennes.

Mais préparer l’avenir suppose autre chose. Cela suppose d’accepter de regarder plus loin que la prochaine échéance électorale. Cela suppose de prendre aujourd’hui des décisions dont les résultats apparaîtront dans dix, quinze ou vingt ans.

C’est précisément cette capacité qui semble s’être affaiblie. La France n’a pas découvert brutalement ses difficultés. Elle les connaissait. Elle savait que son industrie reculait. Elle savait que certaines filières disparaissaient. Elle savait que sa dépendance énergétique augmentait. Elle savait que sa population vieillissait. Elle savait que son système de protection sociale devenait plus difficile à financer.

Le problème n’a jamais été l’absence d’information. Le problème a été l’absence de décision.

Pendant des années, les gouvernements successifs ont préféré repousser les arbitrages difficiles. Non pas nécessairement par mauvaise volonté, mais parce que le système politique récompensait davantage celui qui évitait une crise immédiate que celui qui préparait une difficulté future.

  • Une usine qui ferme provoque une colère visible.
  • Une industrie qui disparaît progressivement produit une fragilité invisible.
  • Une réforme qui réduit une dépense produit une opposition immédiate.
  • Une dette qui augmente produit une facture différée.
  • Le court terme parle fort. Le long terme murmure.
  • Et un pays finit toujours par entendre ce qu’il a refusé d’écouter.
  • Pendant longtemps, la France a vécu sur un modèle particulier : compenser les difficultés plutôt que traiter leurs causes.

Lorsque l’industrie reculait, on développait des dispositifs d’accompagnement. Lorsque l’emploi devenait plus fragile, on multipliait les mécanismes de protection. Lorsque les dépenses augmentaient, on cherchait de nouvelles recettes. Lorsque les équilibres devenaient difficiles, on repoussait l’échéance. Chaque décision prise séparément pouvait sembler raisonnable.

Le problème est apparu lorsqu’elles se sont accumulées.

Un pays peut pendant longtemps compenser une perte de puissance économique. Il peut utiliser sa richesse passée. Il peut emprunter. Il peut redistribuer davantage. Mais il ne peut pas indéfiniment remplacer la création de richesse par la gestion de ses conséquences.

C’est une règle simple : on ne distribue durablement que ce que l’on produit durablement.

Cette évidence a été progressivement oubliée. La question n’est pas de savoir s’il fallait protéger les plus fragiles. Une société développée doit le faire.

La vraie question est différente : comment protéger durablement si la base productive qui finance cette protection s’érode ?

C’est là que se trouve le grand malentendu français.

Nous avons souvent opposé production et solidarité, comme si elles appartenaient à deux mondes différents.

En réalité, elles sont liées.

  • L’industrie finance la recherche.
  • La recherche crée les technologies.
  • Les technologies créent les entreprises.
  • Les entreprises créent les emplois.
  • Les emplois créent les cotisations et les impôts.
  • Les impôts financent les services publics et la solidarité.
  • La production n’est pas l’opposé du modèle social. Elle en est la condition.

Un pays qui oublie cette chaîne finit par demander toujours davantage à ceux qui produisent moins nombreux. C’est exactement ce que racontent les chiffres du travail, des prélèvements et de la dette.

Le système ne s’est pas effondré parce qu’il aurait manqué de générosité. Il s’est fragilisé parce qu’il a progressivement perdu son équilibre. Mais cette perte d’équilibre n’est pas seulement économique. Elle est aussi culturelle.

Un pays qui prépare l’avenir accepte de transmettre. Il forme ses jeunes pour les métiers qui seront nécessaires demain. Il entretient ses infrastructures avant qu’elles deviennent inutilisables. Il investit avant d’être obligé de réparer. Il protège ses compétences avant de découvrir qu’elles ont disparu. Il ne découvre pas les problèmes lorsqu’ils deviennent visibles. Il essaie de les prévoir.

C’est ce que font les grandes puissances lorsqu’elles pensent leur avenir. Elles ne se demandent pas seulement combien coûte une décision aujourd’hui. Elles se demandent ce qu’elle permettra demain.

La Chine planifie ses chaînes industrielles sur plusieurs décennies.

Les États-Unis investissent massivement dans les secteurs considérés comme stratégiques.

L’Allemagne a longtemps protégé son tissu industriel, ses entreprises familiales, ses compétences techniques.

La France, elle, a trop souvent confondu adaptation et renoncement. Elle a accepté que certaines capacités disparaissent en pensant qu’elles pourraient toujours être retrouvées plus tard.

Mais une compétence perdue ne revient pas par décret. Une usine fermée ne renaît pas par communiqué de presse. Un ingénieur parti ailleurs ne revient pas uniquement parce qu’un ministre annonce un plan.

L’avenir ne se décrète pas. Il se prépare.

C’est probablement l’une des grandes questions des années qui viennent : sommes-nous encore capables de décider avant d’être contraints ?

Car le monde qui arrive ne sera pas nécessairement plus facile.

  • L’énergie sera un enjeu de puissance.
  • Les matières premières seront davantage disputées.
  • Les chaînes d’approvisionnement seront plus fragiles.
  • Les tensions géopolitiques augmenteront.

Dans ce monde-là, un pays qui a conservé ses capacités aura des choix. Un pays qui les a perdues aura surtout des contraintes. C’est cela, au fond, la question de la souveraineté.

La souveraineté n’est pas seulement un drapeau ou une déclaration politique. C’est la capacité réelle à décider.

  • Décider de produire.
  • Décider de protéger.
  • Décider d’investir.
  • Décider de transformer.
  • Décider de transmettre.

Voilà pourquoi la première question politique n’est peut-être plus seulement : quelle réforme voulons-nous faire ?

Elle devient : quel pays voulons-nous encore être capable de construire ?

Pendant trop longtemps, nous avons géré l’héritage. Il faut maintenant préparer la transmission.

Parce qu’un pays ne se juge pas seulement à ce qu’il donne aujourd’hui à ses citoyens.

Il se juge aussi à ce qu’il leur laisse demain.

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