Les retraités, faux ou vrais coupables ?

Les retraités les faux coupables d’un système qui a préféré distribuer pour survivre, emprunter pour ne pas choisir et reporter pour ne pas rendre de comptes.

Depuis quelques semaines, la même explication revient : si la France est en déficit, si la dette devient insupportable, ce serait en grande partie parce que les retraités coûteraient trop cher. Ils seraient trop nombreux, vivraient trop longtemps et bénéficieraient d’un système que le pays ne pourrait plus financer. Le raisonnement paraît simple. Il est surtout commode, parce qu’il évite de revenir sur les décisions prises depuis quarante ans et sur la manière dont elles ont été financées.

Les retraités ne sont pas à l’origine de la dette française.

Ils ont travaillé, cotisé et financé les préretraites, les restructurations, les plans sociaux et les crises successives. Ils ont vécu avec les règles que les gouvernements leur imposaient et avec les informations que ceux-ci acceptaient de leur donner. On leur a expliqué que le système tiendrait, sans jamais leur présenter clairement l’ensemble des engagements pris, ni les conséquences qu’ils auraient à long terme. Maintenant que le pays arrive au mur, on voudrait leur présenter l’addition comme s’ils en étaient responsables.

La réalité est ailleurs. Depuis quarante ans, les gouvernements ont cherché à éviter les arbitrages qui risquaient de leur coûter politiquement. Réformer, réduire certaines dépenses ou remettre en cause certains avantages supposait d’assumer un conflit, de mécontenter une partie de la population (une clientèle) et risquer de compromettre une carrière. Il a donc été plus facile de distribuer, de promettre et de reporter. Cette redistribution n’a pas seulement répondu à des besoins sociaux. Elle a aussi servi à apaiser, à différer les tensions et à permettre au système politique de continuer sans avoir à trancher.

Au départ, il était encore possible d’augmenter les prélèvements. La feuille de paie a été chargée de cotisations, de contributions et de taxes dont la plupart des salariés ne comprennent pas ni la destination ni la justification. Maintenant que cette méthode est devenue trop visible et que le pressoir commence à saturer, la dette a pris le relais. Elle a permis de financer rapidement une dépense sans avoir à demander immédiatement aux citoyens l’effort correspondant. Elle reportait à plus tard le paiement, le débat et la responsabilité.

D’autres mécanismes se sont ensuite ajoutés : garanties publiques, engagements financiers, dispositifs européens, emprunts communs, fonds exceptionnels. Chacun possède sa justification juridique, sa procédure et son vocabulaire. Mais, au bout du compte, le résultat est le même. Si l’engagement devient une dépense, si la garantie est appelée ou si la dette doit être remboursée, ce sont les citoyens qui paient. Le nom change ; la contribution reste.

La dette est devenue un mode de gouvernement.

Elle a permis de financer aujourd’hui ce que les responsables politiques ne voulaient ni arbitrer ni faire payer ouvertement. Elle a permis de maintenir la redistribution, d’éviter les conflits les plus difficiles et de prolonger un système qui ne savait plus se réformer. Ceux qui le dirigeaient pouvaient rester en place, changer de fonction ou revenir quelques années plus tard, tandis que les conséquences de leurs décisions étaient repoussées sur leurs successeurs et sur les générations suivantes.

La situation actuelle ne diffère donc pas fondamentalement de celle d’il y a quatre ou dix ans. La seule différence est que les mécanismes de report arrivent à leur limite. La charge de la dette augmente, les marges de manœuvre se réduisent et les engagements accumulés ne peuvent plus être dissimulés derrière de nouvelles recettes ou de nouveaux montages. Il faut désormais choisir, et ceux qui ont évité ces choix cherchent naturellement une catégorie à désigner.

Les retraités constituent une cible idéale.

Leur coût est visible dans les comptes publics, leur nombre est important et ils ne peuvent pas facilement modifier leur situation. Pourtant, réduire l’histoire de la dette française au financement des pensions revient à confondre la facture avec la cause. Le déficit ne vient pas seulement de ce que le pays a dépensé ; il vient aussi de la manière dont les gouvernements ont utilisé la dépense, la redistribution et l’endettement pour éviter de rendre des comptes et pour repousser les décisions qu’ils ne voulaient pas prendre.

La vraie question n’est donc pas de savoir combien les retraités coûtent. Elle est de savoir comment un pays a pu accumuler autant de dettes et d’engagements sans que les citoyens soient clairement informés, sans qu’on leur présente les alternatives et sans qu’ils puissent réellement consentir aux conséquences. On leur demande aujourd’hui de payer les choix d’hier, alors qu’ils n’ont jamais été appelés à les approuver en connaissance de cause.

Faire des retraités les responsables du déficit permet de contourner, une fois de plus, cette discussion. C’est une opération de diversion, avec l’appui de soit-disant experts. On peut ainsi réduire les pensions, augmenter les prélèvements ou opposer les générations sans remettre en cause le mécanisme qui a produit la dette. Une catégorie paiera aujourd’hui ; une autre sera désignée demain. Mais tant que les gouvernants pourront engager durablement les ressources du pays sans avoir à expliquer clairement leurs choix et à en répondre, le même système continuera de produire les mêmes résultats.

Les retraités ne sont donc pas le problème. Ils sont les faux coupables d’un système qui a préféré distribuer pour survivre, emprunter pour ne pas choisir et reporter pour ne pas rendre de comptes.

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