Pendant plusieurs décennies, la France a cru pouvoir se débarrasser de l’industrie sans perdre sa puissance. Le raisonnement semblait simple : les usines appartenaient à une époque ancienne. Les activités matérielles pouvaient être confiées à d’autres pays. La valeur se trouverait désormais dans la conception, les services, la finance, la propriété intellectuelle, le pilotage des chaînes mondiales.
L’industrie sans usine était présentée comme une modernité.
Elle était aussi une illusion.
Car une industrie n’est jamais seulement une usine. Elle est un ensemble vivant : des compétences, des métiers, des fournisseurs, des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers qualifiés, des centres de recherche, des écoles, des habitudes de travail, des relations entre entreprises, des territoires capables de transmettre un savoir-faire.
Quand on perd une usine, on ne perd pas seulement une capacité de production. On fragilise tout un écosystème.
C’est pourtant ce que la France a progressivement accepté.
Le mouvement de désindustrialisation n’a pas été uniquement provoqué par la mondialisation ou par la concurrence de pays à bas coûts. Il a aussi été le résultat d’une vision économique particulière : celle qui considérait que l’industrie était devenue une activité peu noble, trop lourde, trop complexe, trop sociale, trop difficile à gérer.
La finance semblait plus simple.
Une entreprise industrielle demande du temps, des investissements lourds, des relations humaines complexes, une compréhension fine des métiers.
Une opération financière produit rapidement des résultats visibles : une restructuration, une vente, une augmentation de rentabilité, une valorisation boursière.
Pendant une période, le monde économique français a davantage récompensé celui qui savait transformer une entreprise en actif financier que celui qui savait construire une capacité industrielle durable.
Le problème n’était pas la finance en elle-même. Une économie industrielle a besoin de capitaux. Elle a besoin d’investisseurs, de banques, de marchés.
Le problème est apparu lorsque la logique financière a remplacé la logique industrielle.
Une entreprise industrielle se pense sur dix, vingt ou trente ans.
Une opération financière se pense souvent sur quelques années.
Une industrie demande de maintenir des compétences qui ne seront peut-être rentables que plus tard.
Une logique financière cherche d’abord à optimiser un rendement.
Lorsque ces deux visions se séparent, le risque est de sacrifier l’avenir pour améliorer immédiatement les comptes.
C’est ainsi qu’une partie du tissu industriel français a été progressivement découpée.
Des groupes historiques ont été restructurés, séparés, vendus par activités successives. Certaines décisions pouvaient avoir une justification économique ponctuelle. Mais l’accumulation de ces choix a produit un résultat collectif : un affaiblissement de la capacité industrielle nationale.
On a parfois vendu des morceaux sans regarder suffisamment l’ensemble.
On a considéré qu’un groupe pouvait être évalué activité par activité.
Mais une industrie ne fonctionne pas seulement par morceaux.
Les synergies, les compétences communes, les bureaux d’études, les réseaux de fournisseurs, la culture technique disparaissent parfois bien avant que les chiffres ne le montrent.
Une entreprise industrielle n’est pas un portefeuille d’actifs.
C’est un organisme vivant.
Aujourd’hui, face au constat de cette perte, un nouveau discours apparaît : celui de la réindustrialisation.
Il est nécessaire.
Mais il doit être regardé avec lucidité.
Car il existe un risque symétrique à celui qui a conduit au déclin.
Après avoir cru que l’industrie pouvait disparaître derrière des fonctions financières et administratives, nous pourrions maintenant croire qu’elle peut renaître derrière de grandes annonces financières.
Une usine annoncée dans un communiqué n’est pas encore une industrie.
Un investissement chiffré en milliards n’est pas encore une capacité productive.
Un bâtiment construit dans une zone industrielle n’est pas encore un écosystème industriel.
La question essentielle n’est pas : combien coûte l’usine ?
La question est : qu’est-ce qui existe autour ?
- Quels fournisseurs ?
- Quels métiers ?
- Quelles formations ?
- Quels ingénieurs ?
- Quels techniciens ?
- Quelle recherche ?
- Quelle énergie disponible ?
- Quelle stratégie commerciale ?
- Quelle capacité d’exportation ?
- Quelle transmission des compétences ?
Une industrie ne naît pas d’un tableau Excel.
Elle naît d’une communauté humaine organisée autour d’un objectif productif.
Le risque actuel serait donc de reproduire l’erreur inverse : remplacer l’industrie réelle par une industrie d’affichage.
Construire des sites très automatisés, largement financés par des aides publiques, avec peu d’emplois directs, peu d’ancrage territorial et une dépendance complète à des technologies venues d’ailleurs, pourrait donner l’apparence d’une renaissance industrielle sans reconstruire véritablement la capacité perdue.
L’industrie n’a jamais été seulement une affaire de machines.
- C’est une affaire d’hommes et de femmes.
- Ce sont des générations de techniciens qui savent régler une machine, résoudre un problème, améliorer un procédé, transmettre une compétence.
- Ce sont des entreprises intermédiaires qui connaissent leurs clients et leurs marchés.
- Ce sont des écoles qui forment des professionnels capables de comprendre le réel.
- Ce sont des territoires où les jeunes peuvent imaginer un avenir.
- C’est cette dimension qui a trop souvent été oubliée.
- Pendant longtemps, on a considéré que les salariés industriels étaient une contrainte plutôt qu’une richesse. Les organisations sociales étaient perçues comme un obstacle. Les métiers techniques étaient moins valorisés que les carrières administratives ou financières.
L’industrie a été progressivement éloignée de ceux qui la faisaient vivre.
Mais une industrie sans industriels n’existe pas.
Une usine ne fonctionne pas uniquement avec des robots. Elle fonctionne avec des compétences. Elle fonctionne avec des personnes capables de concevoir, d’entretenir, de réparer, d’améliorer.
La robotisation peut augmenter la productivité.
Elle ne remplace pas une culture industrielle.
C’est pourquoi la véritable question de la réindustrialisation est d’abord une question de méthode.
Voulons-nous seulement attirer des investissements ?
Ou voulons-nous reconstruire une puissance productive ?
Voulons-nous multiplier les annonces ?
Ou voulons-nous restaurer des chaînes de valeur complètes ?
Voulons-nous créer des vitrines technologiques ?
Ou voulons-nous redonner aux territoires une capacité durable à produire ?
Une politique industrielle sérieuse doit accepter le temps long.
Elle doit choisir des secteurs prioritaires.
Elle doit reconstruire les formations.
Elle doit soutenir les entreprises qui prennent des risques.
Elle doit donner de la visibilité aux investisseurs.
Elle doit accepter que certains résultats ne seront visibles que dans dix ans.
C’est exactement l’inverse d’une politique fondée sur la communication immédiate.
La réindustrialisation n’est donc pas impossible.
Mais elle suppose de sortir de deux illusions.
La première illusion était celle de l’industrie sans usine : croire qu’un pays pouvait conserver sa richesse en abandonnant progressivement sa capacité à produire.
La seconde serait celle de l’industrie sans écosystème : croire qu’il suffit d’annoncer quelques grands projets pour retrouver une puissance industrielle.
Dans les deux cas, nous oublions ce qui fait une industrie.
Une industrie, c’est une chaîne de compétences.
Une industrie, c’est un tissu d’entreprises.
Une industrie, c’est une stratégie de long terme.
Une industrie, c’est une relation entre la science, la formation, le capital et le travail.
La France peut-elle se réindustrialiser ?
Oui.
Mais pas en cherchant simplement à reproduire les modèles financiers qui ont contribué à sa désindustrialisation.
Elle doit retrouver une culture industrielle.
Elle doit accepter que produire est une œuvre collective.
Elle doit redonner une place aux métiers techniques.
Elle doit considérer ses ingénieurs, ses techniciens, ses ouvriers qualifiés, ses entrepreneurs et ses chercheurs comme les acteurs d’une même ambition.
La vraie question n’est donc pas seulement de savoir combien d’usines nous voulons construire.
Elle est de savoir si nous voulons redevenir un pays capable de construire.
Car une nation industrielle n’est pas celle qui possède quelques bâtiments modernes.
C’est celle qui possède encore les hommes, les compétences et la volonté nécessaires pour créer l’avenir.