Pendant longtemps, la désindustrialisation française a été présentée comme une conséquence presque naturelle de l’évolution du monde. Les économies modernes devenaient tertiaires. Les usines appartenaient au passé. Les services représentaient l’avenir. La mondialisation permettait d’acheter moins cher ce que nous ne produisions plus. Le pays pouvait se spécialiser dans les activités à plus forte valeur ajoutée et laisser les productions courantes à d’autres.
Cette vision a longtemps semblé rationnelle.
Mais elle reposait sur une hypothèse implicite : celle d’un monde stable, ouvert et sans rupture majeure. Un monde où les chaînes d’approvisionnement fonctionneraient toujours, où les ressources resteraient accessibles, où les tensions géopolitiques ne remettraient jamais en cause les dépendances économiques.
Ce monde n’existe plus tout à fait.
La crise sanitaire, les tensions énergétiques, la guerre en Ukraine, les rivalités technologiques entre grandes puissances ont rappelé une réalité simple : un pays qui ne maîtrise plus certaines capacités essentielles devient vulnérable.
La question industrielle n’est donc plus seulement une question d’emplois ou de croissance. Elle est devenue une question de liberté.
Mais une question demeure : est-il encore possible de réindustrialiser la France ?
La réponse n’est ni un oui facile ni un non définitif.
Oui, c’est possible. Mais pas en répétant les méthodes qui ont conduit à l’affaiblissement industriel.
La première erreur serait de croire qu’une politique industrielle consiste simplement à annoncer des usines nouvelles.
Une industrie ne se décrète pas. Elle se construit.
Une usine est le résultat visible d’un ensemble invisible : des compétences disponibles, des formations adaptées, une énergie compétitive, des fournisseurs proches, des infrastructures efficaces, un accès au capital, une stabilité réglementaire et une capacité à se projeter dans le temps long.
Lorsqu’une usine ferme, on peut reconstruire le bâtiment. On ne reconstruit pas immédiatement l’écosystème qui l’entourait. C’est ce qui explique la difficulté de la réindustrialisation.
Pendant des décennies, la France a perdu davantage que des emplois industriels. Elle a perdu une partie de ses chaînes de compétences. Un pays peut fermer une usine en quelques mois. Il faut parfois vingt ans pour reformer les ingénieurs, les techniciens, les ouvriers qualifiés, les sous-traitants et les savoir-faire nécessaires.
La désindustrialisation n’a donc pas seulement réduit notre capacité de production. Elle a réduit notre capacité à produire à nouveau.
C’est pourquoi les discours sur la réindustrialisation doivent être regardés avec lucidité.
Depuis plusieurs années, elle est devenue un objectif affiché par tous les gouvernements. Les plans se succèdent. Les annonces se multiplient. Les dispositifs d’aide changent de nom. Les investissements sont encouragés.
Mais une question demeure : ces politiques recréent-elles réellement une base industrielle solide ou accompagnent-elles simplement quelques projets isolés ?
Car il existe une différence fondamentale entre attirer une implantation et reconstruire une puissance industrielle.
Une implantation peut créer quelques centaines d’emplois.
Une base industrielle crée des milliers de compétences, des fournisseurs, des innovations, des exportations et une capacité durable.
La France a trop souvent remplacé une stratégie productive par une logique de dispositifs.
- Elle aide.
- Elle compense.
- Elle subventionne.
- Elle accompagne.
Mais elle peine encore à répondre à la question fondamentale : quelles capacités voulons-nous absolument conserver ou reconstruire ?
Une politique industrielle ne consiste pas seulement à distribuer des aides.
Elle consiste à choisir.
- Choisir les secteurs stratégiques.
- Choisir les compétences à transmettre.
- Choisir les infrastructures à développer.
- Choisir les dépendances que nous refusons.
C’est là que le débat devient politique. Car la réindustrialisation suppose des arbitrages.
Produire en France peut coûter davantage qu’importer depuis des pays où les coûts sont plus faibles. Maintenir certaines filières peut demander des investissements importants avant de produire des résultats. Former des compétences industrielles demande du temps.
Il faut donc accepter une réalité : la souveraineté a un prix.
La question n’est pas de savoir si elle coûte quelque chose.
La question est de savoir combien coûte son absence lorsque survient une crise.
Les dernières années ont montré que certaines économies apparentes pouvaient se transformer en coûts réels.
Un produit moins cher acheté à l’étranger peut devenir très coûteux lorsqu’il devient indisponible.
Une dépendance énergétique peut devenir une faiblesse stratégique.
Une technologie maîtrisée par un autre pays peut devenir un facteur de vulnérabilité.
L’industrie n’est donc pas seulement une affaire de compétitivité.
Elle est une assurance collective.
Mais cette assurance doit être pensée intelligemment.
Réindustrialiser ne signifie pas tout relocaliser.
Aucun pays moderne ne peut produire seul tout ce qu’il consomme. L’ouverture internationale reste une force lorsqu’elle repose sur une base solide.
La question n’est pas de sortir du monde.
Elle est d’y entrer avec davantage de capacités propres.
Une France industrielle ne serait pas une France fermée.
Ce serait une France capable de choisir ses dépendances.
Un pays qui maîtrise ses secteurs essentiels peut commercer librement.
Un pays qui dépend des autres pour l’essentiel négocie en position de faiblesse.
C’est également pourquoi le débat européen est incontournable.
L’Europe a permis de créer un grand marché, d’organiser des échanges et de donner aux entreprises un espace économique plus large.
Mais un marché commun ne constitue pas automatiquement une stratégie industrielle commune.
Les pays européens ne sont pas partis du même point.
L’Allemagne a conservé une base industrielle puissante, un tissu d’entreprises familiales exportatrices, une culture technique et un financement davantage tourné vers l’industrie.
La France a davantage misé sur les grands groupes, les services, les fonctions administratives et la redistribution des effets de la perte industrielle.
L’écart ne vient donc pas seulement des règles européennes.
Il vient aussi de choix nationaux.
Réindustrialiser suppose donc de revoir notre propre modèle.
Un pays ne peut pas demander simultanément davantage de production, davantage d’emplois industriels, davantage d’investissement et continuer à fonctionner comme si la création de richesse était secondaire.
Il faut retrouver une hiérarchie des priorités.
Produire d’abord.
Redistribuer ensuite.
Non pas parce que la solidarité serait moins importante.
Mais parce qu’une solidarité qui détruit progressivement sa propre base de financement finit par se fragiliser elle-même.
C’est probablement l’un des grands débats des prochaines années.
La France peut-elle continuer à compenser ses pertes de puissance économique par davantage de prélèvements et davantage de dette ?
Ou doit-elle reconstruire les capacités qui permettent de financer durablement son modèle ?
La réindustrialisation ne sera donc pas seulement une politique économique.
Elle sera un choix de société.
Elle suppose de considérer à nouveau que produire est une activité noble.
- Que les métiers techniques ont une valeur.
- Que l’industrie n’est pas une activité du passé mais une condition de l’avenir.
- Que la création de richesse n’est pas suspecte mais nécessaire.
Elle suppose aussi de regarder les contraintes du monde qui arrive.
La transition énergétique, la raréfaction de certaines ressources, la compétition mondiale pour les matières premières rendent la tâche plus complexe qu’au siècle précédent.
Il ne s’agit plus simplement de reconstruire l’industrie d’hier.
Il faut construire l’industrie capable de fonctionner dans le monde de demain.
Une industrie plus efficace dans son usage des ressources.
Une industrie plus innovante.
Une industrie plus autonome sur les secteurs essentiels.
Une industrie capable de créer des emplois qualifiés et de donner aux nouvelles générations une perspective.
La question finale n’est donc pas seulement : pouvons-nous réindustrialiser ?
Elle est : voulons-nous encore être un pays capable de produire ?
Car derrière cette question se cachent toutes les autres.
Quel niveau de vie voulons-nous préserver ?
Quelle place voulons-nous donner au travail ?
Quelle autonomie voulons-nous conserver ?
Quelles dépendances acceptons-nous ?
Quel avenir voulons-nous offrir aux générations suivantes ?
Réindustrialiser la France est possible.
Mais cela suppose de sortir d’une illusion : celle selon laquelle un pays peut durablement vivre de la gestion de ce qu’il a été.
Un pays reste puissant lorsqu’il prépare ce qu’il veut devenir.
La réindustrialisation ne sera pas le retour d’un passé disparu.
Elle sera la construction d’une nouvelle capacité à choisir notre avenir.