L’électricité n’est pas un secteur comme les autres.
Dans une économie moderne, elle est une condition de possibilité : de l’industrie, des services, du logement, de la souveraineté technologique, et de la stabilité sociale. Un pays qui maîtrise une électricité abondante, pilotable et peu coûteuse dispose d’un avantage comparatif décisif. Un pays qui renonce à cet avantage renonce, de fait, à une part de sa puissance économique.
Pendant des décennies, la France a bénéficié d’une situation exceptionnelle en Europe. Grâce à un parc nucléaire amorti, à une entreprise publique intégrée, et à une logique de long terme fondée sur l’investissement industriel, le pays disposait d’une des électricités les moins chères du continent. Cet avantage n’était ni accidentel ni illégitime : il résultait de choix stratégiques assumés, financés, planifiés, et portés par la collectivité nationale.
C’est précisément cet avantage qui a été sacrifié.
Le mécanisme est technique, mais ses conséquences sont politiques.
Au niveau européen, le prix de l’électricité est fixé selon un principe dit « marginal » : le prix payé pour l’ensemble de l’électricité produite sur un marché donné correspond au coût de production de la dernière centrale appelée pour satisfaire la demande à un instant donné. Tant que cette dernière centrale est hydraulique, nucléaire ou charbon, l’effet reste contenu. Mais dès lors qu’elle fonctionne au gaz, le prix de l’ensemble de l’électricité s’aligne sur le prix du gaz.
Ce système, déjà discutable en période normale, est devenu explosif à partir de 2022.
La rupture brutale de l’approvisionnement russe a entraîné une envolée du prix du gaz en Europe. L’Allemagne, qui avait renoncé au nucléaire sous l’impulsion d’Angela Merkel et de la pression des Verts allemands, s’appuyait sur le gaz russe bon marché comme énergie de complément et de pilotage — une part relativement modeste en volume de sa production électrique, mais suffisante, dans un système à prix marginal, pour déterminer le prix de l’ensemble du marché dès qu’une centrale au gaz était appelée en dernier recours. Cette dépendance ciblée mais stratégique s’est retrouvée exposée. Mais plutôt que d’assumer seule le coût de ses choix, l’Allemagne a œuvré pour que l’ensemble du marché européen s’aligne sur cette nouvelle réalité.
Techniquement, l’Allemagne s’est rapidement dotée de terminaux méthaniers flottants — le premier à Wilhelmshaven dès décembre 2022 — pour importer du gaz naturel liquéfié américain, structurellement plus cher que le gaz de gazoduc en raison des coûts de liquéfaction, de transport maritime et de regazéification. L’Union européenne dépensera plus de 100 milliards d’euros dans ces importations entre 2022 et 2025. Or, dans un système à prix marginal, c’est précisément ce gaz cher qui a fixé, à répétition, le prix de l’électricité pour l’ensemble du marché européen. L’Allemagne n’a pas seulement subi le choc : par construction du système, elle l’a exporté vers des pays comme la France, qui n’avaient ni le même problème d’approvisionnement, ni la même structure de coûts.
Ce n’est pas un hasard isolé. C’est une régularité du comportement allemand en Europe : lorsqu’un avantage comparatif ne joue pas en sa faveur, l’Allemagne cherche moins à s’en accommoder qu’à aligner les autres sur sa propre contrainte. La France, de son côté, a longtemps préféré la fiction d’un « couple franco-allemand » fondé sur l’harmonie des intérêts à une lecture plus lucide des rapports de force économiques réels. Le dossier électrique en offre une illustration nette : ce n’est pas un couple qui a négocié un compromis, c’est un partenaire structurellement plus fragile sur ce sujet précis qui a imposé sa contrainte à un partenaire structurellement avantagé.
La France aurait pu s’y opposer.
Elle avait les moyens juridiques, politiques et stratégiques de défendre son modèle. Elle disposait d’un parc nucléaire pilotable, d’une capacité de production indépendante, et d’un intérêt vital à préserver une électricité compétitive pour son industrie.
Elle ne l’a pas fait.
Pire : elle a accepté, validé et transposé des règles qui la contraignaient à vendre sa propre électricité au prix le plus élevé du marché européen, annulant de facto son avantage comparatif. Cette décision ne résulte pas d’une contrainte extérieure imposée contre la volonté française. Elle est le produit d’un consentement explicite donné par les représentants français à Bruxelles, sur instruction de l’exécutif, dans une logique de consensus européen mal compris.
Ce renoncement s’est accompagné d’un second choix tout aussi structurant : le démantèlement progressif du monopole public de l’électricité. Sous couvert de concurrence, des dispositifs ont été mis en place permettant à des acteurs privés, n’ayant jamais investi dans les moyens de production, d’acheter de l’électricité à bas prix à l’opérateur historique pour la revendre plus cher aux consommateurs. Il ne s’agit pas d’un marché au sens économique, mais d’un système de captation de rente.
La conséquence est double. D’un côté, l’entreprise publique est affaiblie, privée de ressources pour investir, moderniser et maintenir son outil industriel. De l’autre, les consommateurs — ménages, artisans, commerçants, industriels — voient leurs factures exploser.
Les boulangers découvrent en quelques mois des charges énergétiques multipliées. Des entreprises électro-intensives ferment ou délocalisent. Des territoires entiers subissent une nouvelle vague de désindustrialisation, non par fatalité technologique, mais par choix réglementaire.
Face à la colère qui monte, l’État intervient. Mais au lieu de corriger l’erreur à la source, il invente un palliatif : le bouclier tarifaire. Ce dispositif, présenté comme une protection, n’est en réalité qu’une compensation budgétaire destinée à masquer les effets d’une politique défaillante. Son coût est massif — de l’ordre de plusieurs dizaines de milliards d’euros — et il est financé par l’impôt, par la dette, et in fine par le bulletin de paie.
La séquence est limpide : on renonce à défendre un intérêt vital, on accepte une règle défavorable, on détruit un avantage comparatif, on crée une rente, puis on demande aux contribuables de payer pour amortir les dégâts.
La gravité de l’affaire tient aussi à la manière dont elle a été conduite. La directive européenne 2019/944, qui verrouille le principe du prix marginal pour l’ensemble du marché intérieur de l’électricité, a été transposée en droit français par l’ordonnance n° 2021-237 du 3 mars 2021 — sur le fondement d’une habilitation votée à l’article 39 de la loi énergie-climat du 8 novembre 2019, en application de l’article 38 de la Constitution. Le Parlement a voté l’habilitation, pas la règle elle-même : c’est le gouvernement qui a rédigé et publié le texte transposant un mécanisme qui allait, un an plus tard, faire exploser les factures. Il n’y a pas eu d’analyse d’impact sérieuse rendue publique, pas de confrontation des scénarios, pas de débat sur les intérêts vitaux du pays. Et lorsque le projet de loi de ratification a été déposé, il n’a jamais fait l’objet d’un examen de fond à l’Assemblée nationale.
Ainsi, une décision engageant durablement l’économie française, son industrie, son emploi et son pouvoir d’achat a été prise sans véritable délibération démocratique.
Ce chapitre n’est pas celui d’un accident. Il est celui d’une méthode.
La méthode d’un pouvoir qui confond consensus et renoncement. Qui sacrifie des intérêts stratégiques pour préserver des équilibres politiques européens. Qui compense ses erreurs par la dépense publique. Et qui transforme progressivement l’impôt et le bulletin de paie en instruments de réparation de choix politiques non assumés.
L’électricité aurait dû être un pilier de la souveraineté économique française. Elle est devenue l’un des révélateurs les plus éclatants de la démission de l’État face à ses responsabilités fondamentales.
Repères : directive (UE) 2019/944 du 5 juin 2019 (paquet « Une énergie propre pour tous les Européens ») ; loi n° 2019-1147 du 8 novembre 2019 relative à l’énergie et au climat (article 39, habilitation à légiférer par ordonnance) ; ordonnance n° 2021-237 du 3 mars 2021 portant transposition de la directive. Loi NOME du 7 décembre 2010 (création de l’ARENH) : loi ordinaire, votée après deux ans de débat parlementaire — mécanisme distinct de celui transposé par ordonnance en 2021. Terminal méthanier de Wilhelmshaven mis en service en décembre 2022 ; dépenses de l’UE en GNL américain estimées à plus de 100 Md€ entre début 2022 et mi-2025.