Pour juger une génération, il faut faire le compte de toute une vie — pas d’un instant
Un chiffre revient sans cesse dans le débat public : ce que touche un retraité aujourd’hui, comparé à ce que gagne un actif aujourd’hui. Sur cette seule photographie, on bâtit un procès : les retraités seraient privilégiés, il faudrait qu’ils « contribuent davantage ».
C’est un mauvais calcul, et il l’est structurellement, pas seulement moralement. On ne juge pas la situation d’un pays sur une photographie. On la juge sur un film. La vraie question n’est jamais : que reçoit-on à l’instant t ? Elle est : sur toute une vie, qu’a-t-on donné, et qu’a-t-on reçu en retour ? C’est ça, la justice entre générations. Tout le reste n’est qu’un instantané qu’on fait parler plus qu’il ne peut dire.
Faisons donc ce compte, sur une vie entière plutôt que sur une année.
Une génération aujourd’hui à la retraite est entrée dans la vie active à la fin des années 1970 ou au début des années 1980, pour quarante à quarante-cinq ans de cotisations. Sur cette durée, elle n’a pas seulement financé sa propre retraite future : elle a financé, mois après mois, les pensions de ceux qui étaient déjà retraités avant elle. Elle a aussi financé les préretraites massives des années 1980-1990, décidées pour absorber les restructurations industrielles — un effort demandé à des actifs pour des retraités qui n’étaient pas les leurs, sans qu’on leur ait alors demandé leur avis sur la justesse de la chose. Elle a traversé, active, la crise de 1993, celle de 2008, et les plans de rigueur qui les ont accompagnées à chaque fois. Chaque crise a été absorbée par les prélèvements sur ceux qui travaillaient.
Voilà pour la colonne « versé ». Elle est longue, continue, et elle n’apparaît jamais dans le chiffre qu’on brandit aujourd’hui.
Mais il y a une deuxième colonne, tout aussi nécessaire à ce bilan, et elle ne concerne pas les retraités : celle de ce que les décideurs ont fait de l’argent qu’ils prélevaient sur eux, chaque fois qu’ils le leur demandaient au nom d’une urgence.
En 2018, il a fallu dix milliards d’euros pour répondre au mouvement des Gilets jaunes. Était-ce le prix d’une politique conduite avec le pays, ou celui d’une politique conduite sans lui, et rattrapée dans l’urgence quand la rue l’a rappelé à l’ordre ?
Entre 2021 et 2024, le bouclier tarifaire sur l’énergie a coûté, selon les évaluations, entre 36 et 60 milliards d’euros. Une part de cette facture aurait-elle pu être évitée par une politique énergétique et une négociation internationale mieux anticipées, plutôt que payée dans l’urgence par tous ceux qui cotisent ?
En 2020 et 2021, la dette publique a bondi de près de 500 milliards d’euros sous l’effet des mesures d’urgence sanitaire. Certains pays voisins ont géré la même crise avec des instruments plus ciblés, à moindre coût pour leurs finances publiques. La France a-t-elle fait ce même travail d’arbitrage, ou a-t-elle ouvert les vannes faute d’avoir préparé autre chose ?
Et en 2008, une partie des pertes qui ont ébranlé le système bancaire français venait de produits financiers américains, qualifiés a posteriori de « toxiques », dans lesquels plusieurs grandes banques françaises s’étaient engagées sans que cela réponde à un besoin national identifiable. Quand la facture est tombée, ce sont les contribuables qui l’ont soldée — les mêmes qui, aujourd’hui retraités, avaient alors quarante ou cinquante ans et travaillaient.
Ce n’est pas une liste de reproches. C’est un rappel d’une règle simple, que tout responsable de bilan connaît : avant de demander un effort supplémentaire à ceux qui paient depuis quarante ans, il faut d’abord rendre compte de ce qu’on a fait de ce qu’ils ont déjà payé. L’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme le dit en une phrase : la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. Ce droit-là n’a, pour l’instant, jamais été vraiment exercé.
Les politiques ont la mémoire courte. Ils se souviennent des retraites qu’il faudrait réviser ; ils oublient les milliards que leurs propres décisions, ou leur absence de décision, ont coûtés au pays. Ils demandent des comptes à une génération qui a payé pendant quarante-cinq ans ; ils n’en rendent jamais sur les urgences qu’ils ont eux-mêmes créées, ou mal anticipées.
Une génération qui a tenu sa part du contrat, année après année, sans qu’on lui pose jamais la question, a le droit élémentaire de demander, avant de payer de nouveau : et vous, qu’avez-vous fait de ce que nous vous avons déjà donné ?
Comprendre pour agir. Reprendre la main pour tenir les promesses et ouvrir l’avenir.