L’organe du consentement est devenu l’outil de la contrainte

L'explication se trouve dans la démobilisation progressive du Parlement, devenu non plus le lieu du consentement, mais l’instrument légal de la contrainte.

Tout ce qui précède – désindustrialisation, paritarisme dévoyé, clientélisme redistributif, dette permanente, Europe normative, impuissance stratégique – pourrait être lu comme une accumulation d’erreurs, de contraintes subies ou de dérives successives. Cette lecture est rassurante. Elle est fausse.

Rien de tout cela n’aurait été possible si l’institution centrale de la démocratie représentative avait exercé pleinement son rôle. La clé du système ne se trouve ni dans la mondialisation, ni à Bruxelles, ni dans une idéologie particulière. Elle se trouve dans la démobilisation progressive du Parlement, devenu non plus le lieu du consentement, mais l’instrument légal de la contrainte.

Dans l’architecture constitutionnelle française, le Parlement n’est pas un organe secondaire. Il est le cœur politique du régime. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 est explicite : les citoyens consentent à l’impôt, demandent compte aux agents publics, et la séparation des pouvoirs conditionne l’existence même de la Constitution. Ces principes ne sont ni décoratifs ni symboliques. Ils sont opératoires. Ils donnent au Parlement un pouvoir décisif : voter les ressources, autoriser les dépenses, contrôler l’exécution, et surtout arbitrer.

Ce pouvoir n’a pas été arraché au Parlement. Il a été abandonné.

Pendant plusieurs décennies, le Parlement a continué de voter. Mais il a progressivement cessé de décider. Or voter n’est pas décider lorsque les termes du vote sont verrouillés, fragmentés, rendus illisibles ou présentés comme techniquement inévitables. Décider suppose la capacité réelle de dire non. C’est précisément cette capacité qui s’est érodée, non par accident, mais par renoncements successifs.

Le premier renoncement fondamental concerne l’emprunt. Dans un régime parlementaire vivant, l’endettement n’est jamais neutre. Autoriser l’État à vivre durablement au-dessus de ses moyens est un acte politique majeur. Il engage les générations futures, modifie la hiérarchie des priorités et transforme la nature même de l’action publique. Un Parlement exerçant pleinement ses prérogatives aurait pu refuser des budgets reposant sur un endettement structurel, imposer des arbitrages, contraindre l’exécutif à dire la vérité sur les coûts et les renoncements nécessaires. Il ne l’a pas fait.

Au contraire, l’emprunt a été progressivement requalifié en variable technique, en outil de gestion macroéconomique, présenté comme inévitable. Ce glissement est décisif. À partir du moment où la dette n’est plus débattue comme un choix politique, mais acceptée comme une donnée, le Parlement cesse de jouer son rôle. La dette devient l’instrument parfait de l’évitement : elle permet de financer le présent sans affronter le conflit, sans réformer, sans dire la vérité.

Cette dérive s’est institutionnalisée au milieu des années 1990. La réforme de 1996, souvent présentée comme une modernisation, marque en réalité une rupture silencieuse. En fragmentant les budgets, en isolant certains flux, en sanctuarisant la dette comme un phénomène technique, le Parlement s’est privé d’une vision consolidée du compte d’exploitation national. Or un Parlement qui ne voit plus l’ensemble des flux ne peut plus arbitrer. Il peut commenter, amender à la marge, mais il ne gouverne plus.

La réforme constitutionnelle de 2008 a achevé ce mouvement. En renforçant les outils procéduraux de l’exécutif, en multipliant les lois-cadres, les ordonnances, les mécanismes d’urgence permanente, elle a consacré une inversion silencieuse : le Parlement n’est plus l’organe du consentement, mais celui de la validation a posteriori. La discussion subsiste. Le débat existe formellement. Mais la décision est déjà prise ailleurs.

Dans le même temps, les grands principes de 1789 n’ont pas été abrogés. Ils ont été vidés de leur substance. Le consentement à l’impôt est devenu un automatisme. La responsabilité des agents publics s’est diluée dans les structures. La séparation des pouvoirs a été rendue modulable, temporaire, « adaptable ». Or une séparation des pouvoirs qui peut être suspendue cesse d’être une séparation effective. La temporalité n’a jamais été un critère constitutionnel.

Le Conseil constitutionnel a validé les procédures. Le Conseil d’État a théorisé l’adaptation. Le Parlement a accepté. À chaque étape, une alternative existait. À chaque étape, elle a été écartée, non par ignorance, mais parce qu’exercer pleinement le pouvoir aurait impliqué des conséquences politiques immédiates : crises, ruptures, démissions, fins de carrière.

C’est ici que le régime révèle sa nature profonde. La séparation effective des pouvoirs suppose la responsabilité individuelle. Elle suppose que ceux qui décident assument les effets de leurs décisions. Le système qui s’est installé repose au contraire sur la dilution permanente des responsabilités. Personne ne décide pleinement, donc personne n’est pleinement responsable. Les déficits sont hérités. La dette est antérieure. Les contraintes sont extérieures. Les normes viennent d’ailleurs. Le pouvoir devient sans sujet identifiable.

Dans ce contexte, l’Europe est devenue un alibi parfait. Non pas parce qu’elle impose, mais parce qu’elle permet de ne pas décider. Rien n’oblige la France à transposer les normes de la manière la plus contraignante. Rien n’interdit le débat, l’adaptation, le refus. Mais un Parlement affaibli, habitué à ne plus trancher, accepte que la norme se substitue à la décision politique. La transposition par ordonnance évite le débat. L’argument européen évite la responsabilité. Ce n’est pas l’Europe qui dessaisit ; c’est le dessaisissement qui rend l’Europe commode.

La question centrale devient alors imprononçable : que se serait-il passé si le Parlement avait dit non ? Ne serait-ce qu’une fois. S’il avait bloqué l’endettement. Exigé un compte d’exploitation consolidé. Forcé des arbitrages clairs. La réponse est évidente : le système aurait été contraint de se transformer. La redistribution aurait cessé d’être illimitée. Le paritarisme aurait été réformé. Le coût du travail aurait été débattu. La vérité aurait été dite.

Mais dire la vérité a un coût politique. C’est précisément ce coût que le système a cherché à éviter. En renonçant à décider, le Parlement a rendu possible l’installation d’un régime administré, fondé non sur le consentement explicite, mais sur la gestion des flux. Un régime où l’on gouverne par normes, par prélèvements invisibles, par endettement, par faits accomplis. Un régime où la légalité supplante la légitimité.

Ce basculement n’est pas un complot. Il n’a pas eu besoin de coordination occulte. Il résulte de la convergence d’intérêts rationnels : éviter le conflit, préserver les carrières, maintenir les équilibres électoraux, durer sans trancher. Mais ses conséquences sont majeures. En neutralisant le Parlement, on a neutralisé le lieu même où la société pouvait se dire la vérité.

C’est ainsi que la France est passée, sans rupture spectaculaire, d’un régime représentatif à un régime administré. Ce basculement éclaire tout le reste. Il explique la redistribution sans limite. Il explique la dette permanente. Il explique l’impuissance stratégique. Il explique pourquoi la politique s’est réduite à la posture.

À partir de là, la question cesse d’être institutionnelle. Elle devient géostratégique. Un pays qui ne tranche plus ses arbitrages fondamentaux ne choisit plus son destin. Il le subit – jusqu’à ce que le réel, financier, social ou stratégique, impose brutalement ce que le débat démocratique a refusé d’assumer.

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