Quarante ans ont suffi pour détruire. Il en faudra au moins dix à quinze pour reconstruire.
À chaque printemps budgétaire, la même question revient, posée dans le même mauvais sens : qui va-t-on ponctionner cette fois ?
Les retraités, les actifs, les propriétaires, les entreprises, les classes moyennes. Le débat s’installe, s’envenime, oppose des catégories entre elles pendant plusieurs semaines — puis un arbitrage tombe, personne n’est satisfait, et l’année suivante, la question revient, identique, sur une autre catégorie.
Ce débat est mal posé depuis le début. Il traite un symptôme comme s’il était la maladie.
La vraie question n’est pas de savoir qui doit payer davantage. C’est de savoir pourquoi le pays ne produit plus assez de richesse pour financer, sans avoir chaque année à choisir une nouvelle victime, ce qu’il a promis à ses citoyens. Un pays qui produit suffisamment n’a pas besoin de ponctionner davantage : il a des recettes qui suivent sa dépense. Un pays qui ne produit plus assez finit toujours par chercher une cible, quelle qu’elle soit, parce que la dette elle-même a ses limites.
Ce constat appelle un chiffre, pour sortir de l’incantation. Redonner au pays une marge de manœuvre budgétaire durable suppose de dégager, à terme, de l’ordre de 250 à 300 milliards d’euros de financement public supplémentaire. Ce montant ne pourra pas venir, une fois de plus, d’un tour de vis fiscal — l’histoire récente a montré ce que ça coûte, sans jamais le résoudre. Il doit venir de la richesse elle-même : selon les hypothèses de rendement fiscal habituelles, cela suppose de reconstruire environ 600 milliards d’euros de valeur ajoutée supplémentaire dans l’économie française. Ce sont des ordres de grandeur, pas une addition au centime près — mais ils donnent la mesure du problème, et elle est considérable.
Considérable ne veut pas dire impossible. Ça veut dire long.
Il faut dire les choses telles qu’elles sont, sans promettre ce qu’aucun pays n’a jamais tenu : il n’y aura pas de miracle instantané. Une économie ne se reconstruit pas en un mandat, ni même en deux. Ce que quarante années de renoncements ont défait — l’appareil industriel, la formation, l’investissement productif, la compétitivité — ne se répare pas en quarante mois. Il faut compter, raisonnablement, dix à quinze ans d’effort continu, à condition d’être tenu par-delà les changements de majorité, pour que les effets d’une politique de production se voient et se consolident.
C’est là que se noue le véritable défi, et il n’est pas seulement économique : il est politique. Aucun pays ne mène à bien un effort de dix à quinze ans avec des gouvernements qui changent de cap à chaque élection, élus chacun sur un mandat de rejet plutôt que de conviction. C’est tout le problème du meilleur second, vu sous un autre angle : un dirigeant qui n’a pas de mandat réel n’a pas non plus l’autorité nécessaire pour tenir un cap difficile sur la durée. Il gère l’urgence, il ne construit pas l’avenir. Une reconstruction qui peut prendre quinze ans exige une légitimité qui tienne, elle aussi, quinze ans — pas une légitimité qui s’effondre au premier sondage défavorable.
Pendant cette période de reconstruction, il faudra une soudure. Les engagements pris envers ceux qui ont déjà cotisé toute leur vie doivent être tenus pendant qu’on reconstruit la capacité à les financer durablement — ce sont deux temps différents, et les confondre est ce qui a produit, depuis quarante ans, la tentation de sacrifier le premier au nom du second. Une partie de cette soudure passe par une réduction progressive des prélèvements sur le travail, pour permettre à chacun de reconstituer, par lui-même, une capacité d’épargne que le système collectif ne peut plus garantir seul. Une autre partie passe par la réindustrialisation et par la réduction des surtranspositions réglementaires qui alourdissent, en France plus qu’ailleurs en Europe, le coût de produire.
Produire ne suffit pas si l’on produit avec des outils qu’on ne maîtrise plus. En 2014, la France a vendu le cœur technologique de son industrie nucléaire — les turbines Arabelle — à un groupe américain, avec l’accompagnement du gouvernement de l’époque. Il a fallu, dix ans plus tard, plus d’un milliard d’euros pour en racheter une partie, sans certitude d’avoir récupéré les brevets. Un robot, lui, se démonte et se revend en quelques semaines, contrairement à des emplois qu’on ne peut pas embarquer dans une valise : pour un actionnariat qui ne cherche qu’à extraire la valeur d’une entreprise, la robotisation n’est pas qu’un choix de productivité, c’est un choix de liquidité. Une PME familiale reste attachée à son territoire ; un grand groupe international peut être vendu et démembré du jour au lendemain. La France a plus à gagner à protéger mille PME enracinées qu’à courtiser quelques grands groupes prêts à partir au premier calcul boursier — en facilitant leur transmission familiale plutôt qu’en la taxant lourdement, et en protégeant les entreprises stratégiques contre les rachats qui ne visent qu’à vider leur trésorerie.
Ce n’est pas un programme de rigueur. C’est un programme de dignité. Le travail et l’autonomie ne sont pas des contraintes qu’on impose à un peuple fatigué — ce sont les seules sources durables de ce qu’un pays peut transmettre à ses enfants. Un pays qui redistribue sans produire finit par n’avoir plus rien à distribuer. Un pays qui recommence à produire retrouve, avec le temps, la capacité de tenir ses promesses sans avoir chaque année à désigner une nouvelle victime.
Quarante ans ont suffi pour détruire, sans qu’on ait jamais eu à le voter clairement. Dix à quinze ans suffiront à reconstruire, à condition qu’on le décide, une fois, clairement — et qu’on tienne ce cap au-delà d’un seul mandat.
Comprendre pour agir. Reprendre la main pour tenir les promesses et ouvrir l’avenir.