Produire pour rester libre

Un pays qui ne produit plus dépend de ceux qui produisent à sa place. Énergie, industrie, alimentation, technologies : chaque capacité abandonnée réduit notre liberté de choisir. Produire n’est donc pas seulement une question d’économie, mais une condition de notre indépendance.

Pendant longtemps, la production a été considérée comme une question économique parmi d’autres. Un sujet réservé aux industriels, aux économistes, aux spécialistes de la compétitivité. Comme si produire relevait simplement de la recherche de croissance, tandis que les grandes questions politiques concernaient ailleurs la justice sociale, la redistribution ou l’organisation des services publics.
Cette séparation est une illusion.

La capacité à produire conditionne une grande partie de la liberté d’un pays.
Un pays qui produit suffisamment peut financer ses choix. Il peut investir, protéger, préparer l’avenir. Il peut décider de consacrer davantage de moyens à une priorité lorsqu’une crise survient. Il peut négocier avec ses partenaires en ayant des capacités propres.

Un pays qui ne produit plus assez reste libre en théorie. Mais dans la réalité, ses marges de décision se réduisent.

Il dépend de ses fournisseurs pour son énergie. Il dépend d’autres pays pour ses équipements essentiels. Il dépend de ses créanciers pour maintenir son équilibre financier. Il dépend parfois de décisions prises ailleurs pour préserver son propre fonctionnement.

La souveraineté commence là où existe une capacité réelle d’agir. C’est pourquoi la question industrielle dépasse largement l’industrie.

Une usine n’est pas seulement un lieu où l’on fabrique un produit. C’est un ensemble de compétences, de métiers, de savoir-faire, de fournisseurs, de chercheurs, de techniciens et d’ingénieurs. C’est une chaîne humaine qui permet à un pays de comprendre ce qu’il fait, de maîtriser ses outils et d’innover.

Lorsqu’une activité disparaît, ce n’est pas seulement un emploi qui disparaît. C’est une partie d’une capacité collective qui s’efface. Pendant plusieurs décennies, nous avons considéré que cette perte pouvait être compensée.

Nous pensions que si un produit n’était plus fabriqué en France, il suffirait de l’acheter ailleurs. Si une technologie n’était plus maîtrisée, il suffirait de l’importer. Si une compétence disparaissait, il suffirait de former plus tard de nouvelles générations.

Cette vision fonctionnait tant que le monde restait stable, ouvert et prévisible. Mais le monde a changé.

Les crises sanitaires ont rappelé la fragilité des chaînes d’approvisionnement. Les tensions énergétiques ont montré que l’accès aux ressources pouvait redevenir une question stratégique. Les rivalités entre grandes puissances ont révélé que les dépendances économiques pouvaient devenir des instruments de pression.

La mondialisation n’a pas disparu. Mais l’époque où l’on pouvait croire que tout serait toujours disponible, partout et au meilleur prix, appartient probablement au passé.

La question n’est donc plus : faut-il tout produire nous-mêmes ?

Aucun pays moderne ne peut répondre oui. La vraie question est : quelles sont les capacités que nous ne pouvons pas abandonner ?

Un pays sérieux n’a pas besoin de produire chaque objet consommé sur son territoire. Il doit en revanche être capable d’identifier ce qui conditionne son autonomie et sa liberté de décision.

  • L’énergie.
  • L’alimentation.
  • Les technologies critiques.
  • Les moyens de défense.
  • Les infrastructures essentielles.
  • Les médicaments.
  • Les compétences scientifiques et techniques.

Ce sont ces domaines qui déterminent la capacité d’un pays à traverser les crises.

Le problème français n’a pas été d’avoir choisi une ouverture économique. L’ouverture peut être une force lorsqu’elle repose sur une base solide.

Le problème a été de croire qu’un pays pouvait durablement abandonner certaines capacités sans conséquences.

Nous avons parfois confondu efficacité économique immédiate et intérêt stratégique de long terme. Acheter moins cher à l’étranger pouvait sembler rationnel pour une entreprise. Mais lorsque des milliers de décisions individuelles produisent collectivement une dépendance nationale, la question devient politique.

Le marché regarde le coût d’aujourd’hui. La politique doit regarder la capacité de demain.

C’est précisément pour cette raison que la production ne peut pas être réduite à une simple question de rentabilité.

Certains secteurs sont essentiels même lorsqu’ils ne sont pas les plus rentables à court terme. Certains investissements sont nécessaires même lorsqu’ils ne produisent leurs effets que dix ans plus tard. Certaines compétences doivent être entretenues même lorsqu’elles semblent moins utiles pendant une période donnée.

Préparer l’avenir signifie accepter de penser autrement que par le rendement immédiat.

Cela ne signifie pas revenir à une économie administrée où l’État déciderait de tout.

Cela signifie retrouver une capacité collective à choisir.

Un État stratège n’est pas un État qui remplace les entreprises. C’est un État qui comprend les enjeux, fixe des priorités, protège certaines capacités et crée les conditions permettant aux acteurs économiques d’investir dans la durée.

Une entreprise ne construit pas une usine nouvelle si elle ignore ce que seront les règles dans cinq ans. Elle n’investit pas dans une filière longue si elle sait que les décisions publiques peuvent changer au gré des alternances politiques. Elle ne forme pas des milliers de spécialistes si le pays ne sait pas quelles compétences il veut conserver.

La stabilité est une condition de la production. Mais la production suppose aussi de regarder la réalité en face.

Pendant des années, nous avons cherché à protéger chaque situation existante sans toujours nous demander comment créer les conditions qui permettraient de la financer demain.

Nous avons protégé des emplois sans toujours reconstruire les activités qui auraient permis d’en créer de nouveaux.

Nous avons accompagné des territoires en difficulté sans toujours restaurer les moteurs économiques qui les faisaient vivre.

Nous avons compensé les conséquences de nos fragilités sans traiter suffisamment leurs causes.

La solidarité reste indispensable. Mais une solidarité durable suppose une économie capable de la soutenir.

Il existe une différence fondamentale entre accompagner une transformation et empêcher toute transformation.

Un pays vivant change en permanence. Des métiers disparaissent, d’autres apparaissent. Des technologies remplacent certaines activités, d’autres ouvrent de nouvelles possibilités.

La responsabilité politique n’est pas de promettre que rien ne changera. Elle est de faire en sorte que les citoyens puissent traverser ces changements avec des perspectives.

C’est particulièrement vrai pour les jeunes générations.

On leur demande aujourd’hui de s’adapter à un monde plus incertain, de financer des systèmes construits avant eux, de supporter des contraintes croissantes, tout en ayant parfois moins de possibilités d’accéder à la propriété, de construire une carrière ou de se projeter.

La question n’est pas seulement celle du pouvoir d’achat.

Elle est celle du pouvoir d’avenir.

Un jeune accepte beaucoup de contraintes lorsqu’il comprend où elles conduisent.

Il accepte un effort lorsqu’il voit un objectif.

Il accepte une transition lorsqu’il sait qu’elle ouvre une possibilité.

Ce qui détruit la confiance, ce n’est pas seulement la difficulté. C’est la difficulté sans perspective.

C’est pourquoi produire n’est pas seulement une question de richesse.

C’est une question de confiance collective.

Un pays qui produit montre à ses citoyens qu’il prépare quelque chose.

Il leur dit : vos efforts servent à construire.

Vos compétences seront utiles.

Vos enfants auront une place.

Votre travail participe à une œuvre commune.

À l’inverse, un pays qui vit principalement de redistribution finit par envoyer un message différent : la priorité n’est plus de construire ensemble, mais de répartir ce qui existe encore.

Or une société ne tient pas seulement par la répartition. Elle tient aussi par l’élan.

Elle a besoin de croire qu’elle peut encore progresser.

La transition qui arrive rend cette question encore plus importante.

Le monde des prochaines décennies sera probablement marqué par des contraintes nouvelles : énergie plus disputée, ressources plus difficiles d’accès, concurrence accrue entre puissances, nécessité d’adapter nos modes de production et de consommation.

Face à cela, deux chemins existent.

Le premier consiste à subir les contraintes au fur et à mesure qu’elles apparaissent. Les prix augmentent, les ressources manquent, les décisions sont prises dans l’urgence. La population découvre alors des restrictions qu’elle n’a ni choisies ni préparées.

Le second consiste à anticiper.

À décider collectivement ce que nous voulons préserver.

À investir dans ce qui nous donnera davantage de liberté.

À accepter certains changements parce qu’ils ont été compris et choisis.

La différence entre ces deux chemins est essentielle.

La transition imposée produit de la colère.

La transition préparée peut produire de l’adhésion.

C’est là que se trouve l’enjeu politique majeur des années à venir.

Il ne s’agit pas seulement de produire davantage.

Il s’agit de produire intelligemment, de préparer les capacités dont nous aurons besoin et de rendre aux citoyens la possibilité de comprendre les choix qui seront faits.

Car au fond, la question industrielle rejoint la question démocratique.

Un peuple qui ne maîtrise plus ses capacités essentielles finit par perdre une partie de sa liberté de décision.

Un peuple qui retrouve ces capacités retrouve aussi une part de confiance en lui-même.

Produire pour rester libre, ce n’est pas défendre un passé disparu.

C’est préparer un avenir possible.

C’est refuser qu’un jour, lorsque les crises arriveront, la seule réponse soit de demander aux citoyens d’accepter des contraintes décidées ailleurs.

C’est choisir d’être acteur plutôt que spectateur.

C’est reprendre la main.

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