La France approche d’un moment où elle ne pourra plus différer indéfiniment les choix qu’elle a repoussés.
La dette, la faiblesse de la production, les difficultés de l’école, de la santé, de la justice, les besoins de défense, les dépendances industrielles et énergétiques ne disparaîtront pas parce qu’une campagne présidentielle aura trouvé quelques formules habiles. Ils demanderont des arbitrages. Certains seront difficiles. Ils engageront plusieurs années, probablement plusieurs mandats.
Pour les conduire, il faudra plus qu’un président légalement élu. Il devra savoir pour quoi il a été élu. C’est précisément ce que notre mécanique électorale risque une nouvelle fois de rendre impossible.
Depuis des années, la présidentielle française s’organise progressivement autour d’une question qui n’est pas celle que nous devrions nous poser : non plus dans quelle France voulons-nous vivre ?, mais qui pourra battre celui dont nous ne voulons surtout pas ?
C’est là qu’apparaît la tactique du meilleur second. Elle est simple.
Un candidat est annoncé suffisamment haut au premier tour pour devenir le favori ou le premier prétendant à la qualification. Mais son projet, sa personnalité ou son histoire suscitent simultanément un rejet considérable dans une autre partie du pays. Dès lors, les autres candidats disposent d’une tentation redoutable. Plutôt que de chercher d’abord à construire autour de leur propre vision une adhésion suffisamment large pour fonder leur légitimité, ils peuvent chercher à devenir le mieux placé pour affronter le repoussoir au second tour.
Le véritable enjeu tactique n’est alors plus : combien de Français veulent réellement la France que je propose ?
Il devient : puis-je être celui derrière lequel se rassembleront ceux qui ne veulent surtout pas de l’autre ?
La différence est immense. Dans le premier cas, on cherche un mandat. Dans le second, on cherche une configuration électorale. Les deux peuvent conduire à l’Élysée. Pourtant, ils ne donnent pas la même légitimité pour gouverner.
Le deuxième tour ne permet pas de distinguer celui qui vote pour un projet de celui qui vote essentiellement contre l’adversaire. Les deux déposent le même bulletin dans l’urne. Le résultat désigne incontestablement le vainqueur. Il ne dit pas avec la même précision quelle part du pays adhère réellement à la direction qu’il entend ensuite lui donner.
C’est ici que commence le malentendu.
Le président nouvellement élu peut dire :
— J’ai été élu. Mon programme était connu.
Et le citoyen peut lui répondre :
— J’ai voté pour vous parce que je ne voulais pas de l’autre.
Les deux disent vrai.
Le premier possède la légalité du pouvoir.
Le second rappelle que cette légalité ne suffit pas toujours à établir un consentement positif à toutes les transformations que le pouvoir souhaite entreprendre.
Puis vient la réforme.
Le gouvernement estime disposer d’un mandat. Une partie du pays considère qu’elle ne l’a jamais accordé. La confrontation commence. On explique que la mesure était annoncée. On répond qu’elle n’avait jamais été réellement approuvée. La rue se mobilise. Le gouvernement résiste, recule, compense ou utilise les instruments institutionnels dont il dispose. La réforme est parfois adoptée, mais la défiance augmente.
Nous exposons ici la mécanique qui affaiblit le pays depuis des années : la légalité avance tandis que la légitimité se dérobe.
Le meilleur second n’est donc pas seulement une curiosité électorale. Il porte un risque politique beaucoup plus profond : conquérir le pouvoir avant d’avoir construit le mandat nécessaire pour l’exercer.
Voilà pourquoi le premier tour doit retrouver sa véritable fonction. Il ne doit plus être le tour de qualification pour savoir qui affrontera qui. C’est le seul moment de l’élection présidentielle où plusieurs visions du pays peuvent encore réellement se confronter.
Au premier tour, personne n’est encore obligé de choisir entre deux candidats dont il ne veut pas. Personne n’est encore sommé de faire barrage. Personne n’est encore invité à oublier ses préférences parce qu’une menace serait devenue supérieure à toutes les autres considérations.
C’est donc là que doit se construire la légitimité. Pas nécessairement une majorité absolue. Notre système électoral ne l’exige pas et la diversité du pays la rend improbable.
Mais une adhésion positive, forte pour que le candidat puisse dire clairement quelle France ses électeurs lui ont demandé de construire.
Le premier tour devrait répondre à une question autrement plus importante que la qualification : Que voulons-nous ?
- Quel pays voulons-nous transmettre ?
- Quelle souveraineté voulons-nous conserver ?
- Que voulons-nous produire ?
- Quelles fonctions essentielles voulons-nous garantir ?
- Quelle solidarité voulons-nous organiser ?
- Quelle responsabilité demandons-nous à chacun ?
- Quelle relation voulons-nous avec l’Europe ?
- Quels intérêts sommes-nous prêts à placer avant les autres lorsque les ressources ne permettent plus de tout considérer comme prioritaire ?
Voilà ce sur quoi devrait porter une élection présidentielle. Les mesures viennent après.
Une retraite à tel âge, tel niveau de prélèvement, telle réduction de dépenses, tel nombre de fonctionnaires ou telle aide nouvelle ne constituent pas une vision du pays. Ce sont déjà les conséquences d’arbitrages antérieurs.
Avant de choisir un candidat, demandons-nous quel projet correspond réellement au pays que nous voulons.
Le piège du « meilleur second » consiste à repousser cette question. Un candidat peut rester vague sur la France qu’il souhaite construire si son principal argument tient en une phrase :
« Entre mon adversaire et moi, vous finirez bien par me choisir. »
Il n’a plus besoin de rendre son projet majoritaire. Il lui suffit de rendre son adversaire inacceptable.
Le candidat de rupture rassemble ceux qui veulent rejeter le système. En retour, les candidats du système utilisent la peur de cette rupture pour rassembler contre lui. Chacun devient le meilleur argument de l’autre. L’élection se transforme ainsi en un choix par élimination.
Les abstentionnistes pensent échapper à ce jeu. Mais leur retrait augmente mécaniquement le poids des électorats les plus organisés. Quant aux autres, ils finissent par voter selon leurs inquiétudes immédiates ou pour celui qu’ils jugent le moins dangereux.
À chaque élection, nous reproduisons le même mécanisme. Puis nous nous étonnons que le président élu ne dispose pas du consentement nécessaire pour transformer profondément le pays.
On peut gagner une élection grâce au rejet de son adversaire. On ne construit pas un pays sur ce rejet. La France ne peut plus se permettre cette confusion.
Les choix qui nous attendent engageront la France pour bien plus qu’un mandat.
Retrouver une capacité productive prendra des années. Reconstruire certaines industries davantage encore. L’école ne se redressera pas en cinq ans. La dette ne disparaîtra pas avec une loi de finances. Nos capacités militaires, énergétiques et médicales ne pourront être restaurées sans continuité.
Or cette continuité restera fragile tant que le pays n’aura pas lui-même choisi sa direction.
Nous avons donc besoin de bien plus qu’une victoire électorale.
Nous avons besoin d’un Pacte.
Un accord clair autour d’une vision du pays, entre la personne qui accepte de l’incarner et les citoyens qui lui donnent mandat pour la conduire.
Ce Pacte ne peut pas être improvisé entre les deux tours, lorsque chacun se rallie pour empêcher l’autre de gagner. Il doit se construire dès le premier tour, au moment où l’électeur peut encore dire oui à un projet, et pas seulement non à un adversaire.
C’est alors que les retraités, les actifs, les jeunes, les entrepreneurs, les salariés, les fonctionnaires et les habitants de tous les territoires peuvent découvrir ce qu’ils sont prêts à construire ensemble.
C’est aussi à ce moment que celui ou celle qui prétend gouverner doit répondre clairement à la seule question qui compte :
Quelle France voulons-nous ?
Pas seulement quelles dépenses réduire.
Pas seulement quelles aides distribuer.
Pas seulement quelles catégories protéger.
Pas seulement quel candidat empêcher de gagner.
Un catalogue de mesures, une tactique électorale ou une ambition personnelle ne constituent pas un projet de pays. Depuis trop longtemps, les programmes ressemblent à des catalogues marketing. Des slogans conçus par des communicants, des promesses destinées à chaque catégorie d’électeurs et quelques mesures suffisamment visibles pour occuper la campagne. On nous explique ce que chacun pourrait gagner, rarement le pays que nous allons construire.
Pourtant, derrière cet affichage, des décisions profondes sont prises. Mandat après mandat, elles transforment la France, souvent sans que les citoyens aient clairement choisi la direction suivie.
Avions-nous réellement choisi cette destination ?
Le prochain premier tour ne doit plus seulement sélectionner les deux candidats entre lesquels nous serons contraints d’arbitrer quinze jours plus tard. Il doit permettre aux Français de choisir la direction qu’ils veulent donner au pays.
Si ce choix est suffisamment clair et rassembleur, le piège du meilleur second peut disparaître. Il ne s’agira plus de chercher le candidat le mieux placé pour éliminer celui que l’on rejette, mais de faire émerger un homme ou une femme capable d’incarner un véritable projet de transformation.
Sa légitimité ne viendra pas uniquement de la défaite de son adversaire. Elle naîtra de la rencontre entre une vision du pays, une personne capable de la porter et des citoyens décidés à lui donner la force d’agir.
Voilà ce que nous devons viser : non pas le vainqueur d’un duel de rejet, mais le représentant légitime d’un pays qui a choisi son avenir.
Une majorité de rejet peut gagner une élection.
Seule une majorité d’adhésion peut transformer durablement un pays.
Voilà comment sortir du piège du meilleur second : choisissons d’abord la France que nous voulons, puis donnons à celui ou celle qui la portera la force démocratique nécessaire pour agir.