Le refus du conflit et l’illusion du service comme horizon

Un chaînon essentiel doit être pris en compte : le rapport au conflit lui-même — moteur anthropologique discret qui relie nationalisations, normalisation, désindustrialisation et bascule vers le tout-service.

Ce refus n’est pas idéologique au départ. Il est anthropologique, pratique, parfois même psychologique. Diriger une usine, c’est accepter la conflictualité permanente. C’est arbitrer entre des contraintes contradictoires : sécurité, productivité, coûts, délais, exigences commerciales. C’est exercer une autorité sur des collectifs nombreux, structurés, syndiqués, porteurs d’une mémoire, d’une culture, d’un rapport au travail profondément enraciné. C’est assumer des décisions impopulaires, parfois brutales, toujours discutées.

Or, à mesure que l’État devient propriétaire des outils de production, à mesure que les dirigeants industriels sont remplacés par des gestionnaires issus de la sphère administrative ou politique, la capacité à assumer ce conflit se délite. Non pas par lâcheté individuelle, mais parce que ces nouveaux responsables ne possèdent ni la culture industrielle, ni la légitimité symbolique, ni parfois la compétence technique qui permettent de tenir une position d’autorité reconnue.

La normalisation vient alors jouer un rôle de substitut. Elle permet d’éviter le face-à-face. Elle transforme le conflit humain en non-conformité procédurale. Elle déplace la responsabilité du chef vers le texte. Mais ce déplacement ne résout rien : il anesthésie le conflit sans le traiter. Il crée une paix sociale artificielle, fragile, coûteuse.

C’est dans ce contexte que s’impose progressivement une autre idée, présentée comme une évidence moderne dans les années 1990 : l’avenir de la France serait dans le service. Puisque l’industrie est conflictuelle, lourde, difficile à piloter ; puisque les usines concentrent les tensions sociales ; puisque la production matérielle expose le pouvoir à des affrontements visibles, alors le service apparaît comme une alternative séduisante.

La France est un grand pays touristique. Elle dispose d’un patrimoine exceptionnel, d’un art de vivre reconnu, d’une attractivité internationale réelle. Par glissements successifs, on en vient à croire — ou à faire croire — que l’on pourrait se passer d’usines. Que l’emploi pourrait être recréé ailleurs. Que la faiblesse de la productivité dans le service permettrait d’absorber une main-d’œuvre nombreuse. Que l’économie pourrait se réorganiser autour d’interactions humaines, de prestations, de relationnel.

Mais cette vision repose sur une illusion fondamentale. Le service est par nature contraint par l’interaction humaine. Un hôtel nécessite des femmes de chambre, des gouvernantes, du personnel d’entretien. Un restaurant suppose des serveurs, des maîtres d’hôtel, des brigades en cuisine. Une administration suppose des agents en relation avec des usagers. Tant que le service implique une présence humaine, la productivité ne peut pas croître comme dans l’industrie. On peut optimiser, rationaliser, informatiser à la marge, mais on ne peut pas supprimer le cœur du travail sans détruire le service lui-même.

La tentative de résoudre cette contradiction passera plus tard par la numérisation, les plateformes téléphoniques, les centres d’appel, l’automatisation de la relation client, et plus récemment des robots. Mais en 1980 – 90, on n’en est pas encore là. On croit sincèrement — ou opportunément — que le service constituera une solution de substitution à l’industrie.

Cette croyance est d’autant plus forte qu’elle permet une régulation sociale plus douce, en apparence. Dans le service, les unités sont plus petites. Les chaînes hiérarchiques sont plus courtes. Les conflits sont moins spectaculaires. Une baisse d’activité se traduit immédiatement par une restructuration compréhensible : « il n’y a plus de clients ». Là où expliquer à un ouvrier qu’il n’y a plus de débouchés pour ce qu’il fabrique, après des années d’efforts et de savoir-faire, est infiniment plus violent.

Le service permet donc une gestion du conflit par l’évitement. Il fragmente les collectifs. Il individualise les situations. Il réduit la portée symbolique des décisions. Licencier dans une unité de vingt personnes n’a pas le même poids politique que fermer une usine de mille salariés. Cette différence est décisive pour des dirigeants qui cherchent avant tout à maintenir une apparence de maîtrise et de stabilité.

Il faut bien voir que cette orientation n’est pas seulement économique. Elle est profondément politique. Parce que l’État est propriétaire, ou fortement impliqué, il peut accompagner cette mutation par des mécanismes de compensation, de redistribution, de soutien. Il peut amortir les chocs. Il peut retarder les effets. Il peut déplacer le centre de gravité du système.

Mais ce déplacement a un coût immense. En renonçant à l’industrie, on renonce à la création de valeur primaire. En renonçant au conflit productif, on renonce à l’apprentissage collectif de la transformation. En renonçant à l’autorité industrielle, on renonce à la légitimité du pouvoir dans la sphère économique réelle.

C’est ici que tout converge. La normalisation, le service, la désindustrialisation, la redistribution, la compensation : tout cela forme un même mouvement. Un mouvement de retrait. Un mouvement de substitution. Un mouvement qui remplace l’économie productive par des mécanismes correctifs.

Et c’est précisément ce mouvement qui rend le bulletin de paie central. Car lorsque l’économie ne produit plus assez, lorsqu’elle n’absorbe plus les tensions par le travail et l’investissement, il faut bien les absorber ailleurs. C’est le bulletin de paie qui devient l’outil de régulation ultime. Non plus comme reflet de la richesse produite, mais comme instrument de correction permanente des déséquilibres créés par l’abandon de la production.

La transition est alors prête. Ce n’est plus seulement une question économique. C’est une question de mode de gouvernement.

De l’abandon productif au bulletin de paie comme outil de gouvernement

À ce stade, une chose devient claire : le bulletin de paie n’est pas devenu central par accident. Il n’est pas le fruit d’un excès de générosité, ni même d’un choix social explicite. Il est devenu le point de convergence de tous les renoncements précédents.

Lorsque l’industrie se retire, lorsque la production matérielle décline, lorsque le conflit productif est évité plutôt qu’assumé, il faut bien un autre lieu pour absorber les tensions. Ce lieu ne peut pas être le marché, affaibli. Il ne peut pas être l’investissement productif, devenu marginal. Il ne peut pas être la décision politique assumée, devenue risquée. Il devient alors le revenu du travail, parce qu’il est régulier, captif, techniquement prélevable, et politiquement peu visible.

Le bulletin de paie remplit ainsi une fonction nouvelle. Il n’est plus seulement la contrepartie d’un travail fourni. Il devient un outil de stabilisation sociale, un mécanisme de redistribution silencieux, un moyen de financer ce que l’économie ne produit plus et ce que le politique ne veut plus arbitrer ouvertement.

Mais pour que ce système fonctionne sans débat frontal, encore faut-il qu’il soit administré à distance du suffrage, hors de la responsabilité directe des gouvernants. C’est ici qu’intervient une autre pièce maîtresse de l’architecture française contemporaine : le paritarisme.

Présenté comme un modèle d’équilibre, de dialogue social, de cogestion apaisée, il va progressivement devenir tout autre chose : un dispositif de dépolitisation de la décision, un écran entre le citoyen et l’usage de ses ressources, un système où la légalité remplace la légitimité, et où la responsabilité se dissout.

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